60ème anniversaire de la Conférence de Bandung

La résurrection de l’Esprit de Bandung 60 ans plus tard
jeudi 5 février 2015
par  Pr. Brusil Miranda Martine METOU

Sources | Sentinelle - 5 février 2015


60ème anniversaire de la Conférence de Bandung

par Brusil Miranda Martine METOU
Résumé : Avril 1955, conférence de Bandung sur les relations afro- asiatiques- naissance du tiers-monde et du mouvement des non- alignés- divers principes de coopération adoptés, tentatives d’instauration d’un nouvel ordre économique international- Impulsion de la dynamique des indépendances d’entités sous domination coloniale – Essoufflement du mouvement au cours des trois dernières décennies- relance du processus avec les nouveaux pays émergent et la position stratégique de la Chine- avril 2015, commémoration du soixantenaire de la conférence de Bandung- Relance de la coopération- Détermination à mettre œuvre les principes de Bandung- Vers l’effectivité du nouvel ordre mondial revendiqué depuis 60 ans.

Des représentants de 92 pays africains et d’Asie se sont retrouvés à Jakarta e 22 avril 2015 pour célébrer le 60e anniversaire du « Sommet Asie-Afrique » tenu en avril 1955 à Bandung, en Indonésie. À la suite de cette cérémonie a été adoptée la Déclaration finale de la 60ème Conférence afro-asiatique de Bandoeng [1], tenue les 18 et 19 avril à Katmandou au Népal sous le thème "Vision de Bandoeng 60 ans après : Faire face aux nouveaux défis".

En effet, il y a 60 ans (du 18 au 24 avril 1955) se tenait à Bandung en Indonésie, la Conférence afro-asiatique. Cette conférence réunissait pour la première fois les représentants de vingt- neuf pays africains et asiatiques dont entre autres Chou En-laï (Chine), Gamal Abdel Nasser (Égypte), Nehru (Inde), Sukarno (Indonésie). Les Vingt neuf pays signent l’entrée des pays du tiers-monde dans le concert des nations, refusant l’alignement sur l’un des deux blocs existants. Ayant tous en commun d’appartenir à ce que le démographe français Alfred Sauvy a désigné en 1952 sous le terme de « tiers-monde », les pays participants vont adopter une Déclaration finale de Bandung de 1955 qui continue de marquer les esprits. Outre son rôle majeur dans l’affirmation du tiers-monde, la conférence de Bandung constitue également un jalon important dans la constitution du mouvement des non-alignés. Elle affirme la volonté des pays afro-asiatiques de rester à l’écart de la rivalité des deux blocs. Son communiqué final, inspiré par Nehru, met l’accent sur la coopération économique et culturelle, les droits de l’homme et le droit à l’autodétermination, les problèmes des colonies, et énonce une «  déclaration pour promouvoir la paix mondiale et la coopération internationale  », ainsi que les «  10 principes de Bandung  », qui proclament notamment le «  respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de toutes les nations   », le «  respect du droit de chaque nation de se défendre individuellement ou collectivement, conformément à la charte des Nations unies  », le «  refus par une puissance quelle qu’elle soit d’exercer une pression sur d’autres  ».

La conférence fut le tremplin du non-alignement, un concept et une politique en réponse à la bipolarisation mondiale et qui lui a laborieusement survécu. Le président Senghor qualifie la rencontre de moment « le plus important depuis l’époque de la renaissance. »  Le Mouvement des Non-alignés « qui en est issu n’a pas été un avatar de la guerre froide déclenchée par les puissances occidentales impérialistes contre les pays du socialisme de l’époque, mais un Non Alignement sur le mode néo-colonialiste de mondialisation que les impérialistes voulaient imposer. » [2]

La conférence de Bandung a été et demeure une étape importante dans la prise de conscience de l’unité du tiers-monde, et dans l’affirmation du non-alignement, c’est-à-dire la volonté de rester neutre par rapport aux deux blocs. La décolonisation qui avait alors commencé surtout en Asie, (avec l’indépendance de l’Inde en 1947, celle de Ceylan (aujourd’hui Sri Lanka) en 1948, celle de l’Indonésie en 1949 et celle du Vietnam, du Cambodge et du Laos en 1954), va connaitre un coup d’accélérateur. A cet égard, la Conférence de Bandung est un tournant dans l’histoire de la décolonisation et une date-clé des relations internationales du XXe siècle. Dans la Déclaration finale de Bandung de 1955, la Conférence encouragea la poursuite de la décolonisation, notamment en Afrique et insista sur la nécessaire solidarité des nations asiatiques et africaines (mouvement afro-asiatique).

D’un autre côté, l’année de la tenue de la Conférence est historique : 1955 est l’année de la signature du Pacte de Varsovie, alliance militaire du bloc de l’Est, et du Pacte de Bagdad (alliance militaire pro-occidentale au Moyen-Orient) un an après la création de l’OTASE [3] Plus d’un demi-siècle a passé, et des changements drastiques et profonds ont eu lieu dans le monde. L’esprit de Bandung, qui s’en tient toujours aux principes de solidarité, d’amitié et de coopération, revêt encore une importance majeure pour les nations asiatiques et africaines et l’ensemble de la communauté internationale.

60 ans après la Conférence de Bandung, le monde se trouve de nouveau à un moment historique qui se caractérise par des changements compliqués. Cette fois, la multi-polarité et la mondialisation s’accélèrent. Les pays deviennent de plus en plus interdépendants avec un sentiment de plus en plus fort de communauté au destin commun. En Asie et Afrique d’aujourd’hui, les pays en développement s’élèvent en tant qu’un groupe. Les deux continents dirigent le monde en terme de potentiel de développement et de dynamisme grâce aux efforts conjoints des peuples des deux continents et à l’orientation de l’esprit de Bandung. L’esprit de Bandung demeure toujours utile aujourd’hui car les pays asiatiques et africains font face aux tâches ardues de maintenir leur sécurité nationale et stabilité sociale, d’accélérer leur développement économique et social et d’améliorer les niveaux de vie des peuples. La cérémonie du 22 avril 2015 en Indonésie a donné l’occasion aux dirigeants présents de renouvellement leur attachement à l’Esprit de Bandung. Le Président sud-africain Zuma n’a pas été en mesure de se rendre au Sommet de Bandung, à cause d’une vague de violences xénophobes perpétrées dans son pays, dans le cadre d’une opération de déstabilisation financée par les États-Unis en vue d’y déclencher une « révolution de couleur ». Le Premier ministre japonais, Shinzo Abe, et le président chinois, Xi Jinping, se sont également rencontrés lors de ce sommet, une percée importante qui pourra améliorer une relation bilatérale pour l’instant ternie par des disputes territoriales. A l’issue des discours, les représentants des dirigeants asiatiques et africains ont signé le message de Bandung comportant 41 points pour redynamiser le partenariat entre l’Asie et l’Afrique. Dans le document, les dirigeants des pays d’Asie et d’Afrique se sont engagés à réaliser un développement durable pour les deux continents en faisant avancer la coopération dans un vaste éventail de domaines, allant de la lutte contre le crime organisé transnational et le terrorisme, à la promotion du tourisme, du commerce, de la gestion logistique, des investissements et du transport.

Considérés comme un « coup de tonnerre » par Senghor, alors envoyé officiel français et futur président du Sénégal, les principes de Bandung de 1955 (I), ont refait surface lors de la commémoration du 60e anniversaire de cette conférence (II).

I.Le tournant historique de la Conférence initiale de 1955

Le monde tel qu’il se présente aujourd’hui est issu de la Conférence de Bandung. Cette conférence a favorisé la naissance du tiers –monde et la revendication de l’instauration d’un nouvel ordre mondial, bien que marquée par de grandes insuffisances.

A.La naissance du tiers-monde

La Conférence de Bandung est la toute première conférence internationale qui a réuni les représentants des nations colonisés. Distincts dans leur provenance, ils étaient pourtant rapprochés par une même chose et avaient désormais une même cause : donner un nouveau sens aux relations internationales, dominées par les superpuissances occidentales. C’est la naissance du Tiers Monde, expression à la fois du rejet du monde occidental et de la volonté de se situer en dehors des deux blocs de superpuissances. Comme le Président Soekarno le disait clairement dans son allocution d’ouverture, la conférence associait des États non seulement différents par leur taille, leurs racines culturelles et leurs trajectoires historiques, mais encore par la voie du développement choisie : socialiste, nationale et populaire, ou réformiste modérée, allant parfois jusqu’à la soumission aux exigences du déploiement capitaliste mondialisé. (Voir Déclaration finale de Bandung de 1955) Un an plus tard, à Brioni en Yougoslavie, se tient la 1° réunion des non-alignés à l’invitation de Tito (Yougoslavie) avec Nehru (Inde) et Nasser (Égypte).
La conférence suscita un élan de solidarité parmi ces peuples d’Asie et d’Afrique et rendit possible la représentation ou l’entrée des ces États aux Nations Unies. L’organisation mondiale allait désormais connaitre l’entrée de nouveaux membres, distincts de ceux qui l’ont fondé sur le plan culturel, économique et social. C’est la conférence de Bandung qui va permettre l’accélération du mouvement de décolonisation et l’accession à l’indépendance des pays africains (fin des années 50-début des années 60). En effet, Bandung fut un hymne à la décolonisation et à la coexistence pacifique, écrit et entamé par les 29 colonisés et jeunes États libres qui unanimes dans leur déclaration finale s’accordaient 
- « pour déclarer que le colonialisme sous toutes ses formes est un mal auquel il doit être rapidement mis fin ;
- pour affirmer que la soumission des peuples au joug étranger, à l’exploitation étrangère, constitue une violation des droits fondamentaux de l’homme, est contraire à la Charte des Nations Unies et est un obstacle à la consolidation de la paix mondiale ».
Dans la foulée, le mouvement des non-alignés va apparaître et s’interposer entre les deux blocs de superpuissances et les États nouvellement indépendants vont se baser sur les principes de Bandung pour revendiquer la défense de leurs intérêts nationaux.
L’esprit de Bandung fait un appel :

  • 1) à la coexistence pacifique entre les nations,
  • 2) à la libération du monde de l’hégémonie de toute superpuissance, du colonialisme, de l’impérialisme, d’une domination d’un pays par un autre, et
  • 3) à la construction de solidarités envers les pauvres, les colonisés, les exploités, les faibles et les affaiblis par l’ordre mondial d’alors et à leur émancipation.

L’impact politique de la Conférence de Bandung 1955 a été immédiat : Six États afro-asiatiques sont admis à l’O.N.U. en décembre 1955 : Cambodge, Ceylan, Jordanie, Laos, Libye, Népal. Durant deux années suivantes, six autres y sont également entrés : Japon, Maroc, Soudan, Tunisie (1956), Ghana et Malaisie (1957). Ce mouvement va s’accélérer à partir de 1960, surtout que ces pays ont réussi à faire adopter aux Nations Unies, la Résolution 1415(XV).
Les principes de la Déclaration de Bandung

  • La condamnation du colonialisme et l’encouragement à l’émancipation du monde
  • Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (principe des 14 points de Wilson en 1918)
  • Égale souveraineté de toutes les nations
  • Respect des Droits de l’Homme et de la Charte de l’ONU
  • Non-ingérence dans les affaires intérieures des états, notamment de la part des grandes puissances (anciennes métropoles coloniales, et 2 Grands : USA et URSS)
  • Désarmement, interdiction des armes nucléaires
  • Règlement pacifique des différends et Coexistence Pacifique des nations
  • Solidarité afro-asiatique de l’ensemble des nations : soutien et coopération politique, économique, culturelle…

Sur la base de ces principes va naître la revendication d’un nouvel ordre mondial.

B. La revendication d’un nouvel ordre mondial

À la suite de la conférence de Bandung, les sommets successifs des non- alignés ont donné des occasions aux pays du tiers-monde, de revendiquer et de tenter de façonner un autre ordre international. Pour consolider le fragile acquis politique des indépendances, la conférence des non alignés du Caire de 1962, esquisse les termes d’une coopération essentielle entre le Nord et le Sud, au niveau économique. Cela permettra l’avènement, deux ans plus tard, de la CNUCED. L’ordre international s’avère de plus en plus pervers pour ces formations sociales périphériques. Certes, à sa faveur se dispersent, dans le prétendu Tiers monde, des itinéraires, selon que l’on dispose de certains atouts pour être intégré favorablement dans le marché mondial. Naturellement donc, les préoccupations du mouvement des non alignés se focalisent sur le dialogue Nord Sud. Ce fut davantage, et cela le demeure d’ailleurs, un monologue du Sud. [4]

La tentative d’un front tricontinental anti-impérialiste échoua en 1966 à la Havane. Graduellement le mouvement est cependant parvenu, par ses pressions, votes collectifs et résolutions (en particulier de l’Assemblée générale des Nations Unies), à faire émerger une seconde et une troisième génération des droits de l’homme. À défaut d’avoir participé à rédiger la première déclaration des droits de l’homme et à y insérer leurs équivalents homéomorphes, c’est déjà une victoire pour les jeunes pays. En 1969, l’assemblée générale de l’ONU adopte la résolution 2542 « Déclaration sur le progrès et le développement dans le domaine social ». Elle élargit le domaine de la sphère économique à d’autres pans du social notamment en termes de droits de l’homme et de justice sociale. Dans les faits, la plupart de ces nouveaux droits et conventions ne sont pas assortis de devoirs et restent lettre morte. La conférence de Lusaka en 1970 introduit en plus des habituelles questions politiques les impératifs économiques de façon plus revendicative. « Stratégie pour la Deuxième Décennie des Nations Unies pour le développement » dans la résolution 2626 de 1970 traduit amplement les aspirations du mouvement.

Dès 1973-74, l’échec pour obtenir un NOEI (nouvel ordre économique international) et un NOMIC (Nouvel ordre mondial de l’information et de la communication), sonne le réveil du rêve petit bourgeois de Bandoeng. Les demandes, relayées par le groupe des 77, étaient pourtant compatibles avec une intégration dans l’économie mondiale. Elles réclamaient entre autres, une intégration dans le marché mondial, mais avec des règles du jeu plus harmonieuses ; la stabilisation des prix des matières premières ; des codes de conduites pour les firmes multinationales ; la levée des restrictions commerciales ; une correction des termes de l’échange inégal ; tenir la promesse des 0,7% à la coopération internationale non conditionnée ; et le renforcement du pouvoir des pays non alignés au sein des institutions onusiennes. [5]

C.Les insuffisances de l’esprit de Bandung
Très rapidement, les vocations suscitées par la conférence de Bandung vont céder la place à des tensions dans les pays nouvellement indépendants. Au cours des années 60-70, les leaders qui basaient leur idéologie sur l’esprit de Bandung seront renversés ou assassinés, leurs projets de développement vont mourir avec eux et les nouveaux leaders vont prendre position et se ranger derrière l’un ou l’autre des deux blocs de superpuissances. L’Ère de Bandung va expirer. Aujourd’hui, 60 ans plus tard, la colonisation a disparu, la Guerre froide a pris fin, le Mouvement des non-alignés a disparu et tout porte à croire que Bandung devrait être rangé dans les tiroirs. Mais il est difficile de le faire, tant des situations similaires à celles qui ont inspiré cette conférence réapparaissent : Les guerres continuent de menacer l’humanité, car loin de mettre un terme à la guerre, on en a juste changé la nature ; la domination des plus puissants sur les plus faibles a repris le poil de la bête, voire s’est aggravée au regard du fossé qui sépare désormais les riches des pauvres ; l’injustice a pris des formes impensables et s’est adaptée et fait corps avec le système de justice (politisation du système judiciaire, corruption ;). Pour le monde en général, de nouveaux défis ont pris naissance. Les menaces de sécurité traditionnelles et non traditionnelles sont imbriquées, l’écart entre le Nord et le Sud est loin de s’être réduit et l’équilibre entre le développement économique et la protection de l’environnement nécessite d’être mieux géré.

Pour relever ces défis, l’esprit de Bandung, qui prône les valeurs de la solidarité, de l’amitié et de la coopération, peut représenter la ligne directrice à suivre la plus pertinente et efficace. L’essoufflement de cette première vague a permis à l’impérialisme collectif de la triade (États-Unis, Europe, Japon) de reprendre l’offensive et d’imposer de 1980 à 2010 la nouvelle mondialisation, qualifiée de néolibérale, un monde « sans Bandung, sans Non Alignement », un monde d’États et de sociétés alignés sur la nouvelle mondialisation inégale, capitaliste et impérialiste. Cette nouvelle étape de la mondialisation est à l’origine de désastres sociaux dans tous les pays de la planète, dont la violence est redoublée dans les sociétés du Sud. Elle est à l’origine des guerres et du chaos politique produits par la volonté des pays impérialistes de la triade d’imposer leur domination par le contrôle militaire de la planète. [6]

Certains auteurs ont même évoqué l’échec de la Conférence de Bandung. En effet, l’échec de mettre en œuvre les mesures prises, et qui reviennent encore comme des leitmotiv, a contribué à dévoiler et à amplifier l’émiettement du front tiers-mondiste. Ces rencontres se sont alors muées en kermesse institutionnalisée, un peu désabusée par l’impuissance à transformer efficacement l’ordre mondial. (Ibid). Mais certains pays qui étaient à l’initiative de la Conférence ont maintenu un rythme de croissance qui leur a permis de s’industrialiser considérablement et devenir pays émergents. Ce sont ces États qui, de nos jours tiennent à conserver l’esprit de Bandung, mais aussi à instaurer, à l’instar de la Chine, une nouvelle gouvernance mondiale. [7]

II. La résurrection de l’Esprit de Bandung 60 ans plus tard

Il est important d’analyser, au regard de la situation actuelle dans le monde, ce qui reste exactement de l’Esprit de Bandung 60 ans plus tard. Au cours de la cérémonie de commémoration du 60e anniversaire de cette Conférence, il y a eu un renouvellement des engagements et la réaffirmation de la volonté d’une nouvelle gouvernance mondiale. Le Premier ministre égyptien Ibrahim Mehleb et le président birman U Thein Sein ont souligné que l’esprit de Bandung demeure pertinent dans la gestion des défis actuels.
A.Le Renouvellement des engagements
La conférence de Bandung était une nouvelle occasion pour « ouvrir un nouveau chapitre » dans la coopération Asie-Afrique, comme l’a déclaré le ministre des Affaires étrangères indonésien, Retno Marsudi lors de la cérémonie d’ouverture de la réunion ministérielle. Ce qui apparaît aux yeux de tous, c’est que l’esprit de Bandung n’est pas mort. Avec le nouveau paradigme pour la paix et le développement porté par les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), il est en train de renaître.
L’Asie et l’Afrique sont conscientes de leur rôle dans l’ordre mondial et engagent désormais un tournant destiné à les faire sortir de la prédominance occidentale. D’autant plus que les deux continents sont devenus en quelques décennies très attractifs, raison pour laquelle asiatiques et africains ont décidé d’intensifier leur coopération à l’occasion de la célébration des 60 ans de la Conférence de Bandung (1955) à Jakarta, en Indonésie. "La Conférence tient à saluer à l’initiative raisonnable et pacifique proposée par le Maroc dans le but de régler définitivement le conflit du Sahara, en garantissant à la population du Sahara marocain les moyens de gérer leurs propres affaires", lit-on dans la déclaration finale de cette conférence internationale, organisée par l’organisation népalaise pour la solidarité des peuples afro-asiatiques, en guise de commémoration de la Conférence de Bandoeng d’avril 1955.
La Déclaration finale a également exprimé "les vives préoccupations" de la Conférence vis-à-vis "des tensions grandissantes causées par la recrudescence des attaques terroristes dans la région sahélo-saharienne et sur la côte ouest-africaine". Le document a appelé, en outre, "à faire du 21è siècle celui des pays africains et asiatiques en les rapprochant davantage au service de la cause de la paix, de la stabilité et du développement", tout en insistant sur les valeurs immuables de paix et de coexistence pacifique.
B.L’intensification des relations Afro-asiatiques
Le Sommet et la célébration des 60 ans de la Déclaration de Bandung se tenaient dans un contexte géopolitique dynamique, qui place l’Asie et l’Afrique au centre des enjeux de demain. En faisant le parallèle 60 ans après la tenue de la Conférence de Bandung, il est facile de retrouver des éléments concordant. D’un côté, la volonté de s’autonomiser de la domination occidentale continue d’être exprimer et est parfois revendiquée avec plus de ferveur et d’engouement à cause de la crise économique. De l’autre, les pays émergents d’Afrique et d’Asie connaissent une embellie économique qui inquiète le monde occidental et menace l’hégémonie américaine. D’ailleurs, dès 1955, la conférence réunissait les pays dits du Tiers-Monde, désireux de sortir du joug du colonialisme et de l’impérialisme américain, par le co-développement entre les deux continents. 60 ans plus tard, certains des pays présents en 1955 à Bandung, comme la Chine et l’Inde, font partie du G20 et exercent un pouvoir économique considérable, et l’ensemble de ces pays représentent plus de la moitié de la production économique mondiale. A l’issue de la conférence de 1955, un communiqué commun avait été publié assurant que « face aux blocs capitaliste et communiste, les participants à la conférence de Bandung expriment leur opposition à toute forme de colonialisme », à travers une « coopération économique, culturelle et politique la plus étroite ». [8]

Cette coopération s’est développée au fur et à mesure des années à des rythmes divers, selon les difficultés de chacun, mais les liens historiques sont restés. C’est d’ailleurs ce qui explique le développement des échanges entre la Chine et l’Afrique depuis l’an 2000. L’Empire du milieu est parvenu à prendre la place des anciens colons, grâce à la politique de non-ingérence, mise en exergue dans la déclaration commune de Bandung. De plus, les échanges économiques et commerciaux entre les deux continents ont certes faibli à certaines époques, sans pour autant disparaître. Les échanges ont d’ailleurs explosé depuis une vingtaine d’années, pour atteindre près de 22 % en valeur, alors qu’entre l’Europe et l’Afrique la progression était de 15 % seulement. D’ailleurs, le quart des exportations asiatiques est destiné à l’Afrique. Enfin, les deux géants possèdent des taux de croissance parmi les plus rapides au monde : 4,9 % pour l’Asie en 2013/2014 et presque autant pour l’Afrique, 4,3 %. C’est la raison pour laquelle, le président chinois Xi Jinping, a appelé les dirigeants asiatiques et africains à « faire avancer l’esprit de Bandung et à travailler ensemble pour promouvoir l’établissement d’une communauté au destin commun pour l’humanité dans son ensemble », lors de son allocution, mercredi 22 avril 2015.
C.La construction d’un nouvel ordre économique
Dans son discours d’ouverture de la commémoration du 60e anniversaire de la Conférence de Bandung, le nouveau Président indonésien Joko Widodo a déclaré qu’il était impératif de « construire un nouvel ordre économique international ouvert aux nouvelles puissances émergentes ». Le Président chinois Xi Jinping a incité les pays développés à accroître leur soutien aux pays en voie de développement « sans les attacher avec des fils politiques ». Il a précisé que d’ici la fin de l’année, la Chine appliquerait des droits de douane nuls sur 97 % des produits taxables en provenance des pays les moins développés qui entretiennent des relations diplomatiques avec elle. Il a souligné que la BAII [9]]et le programme « Une Ceinture, une Route » [10] sont voués à la connectivité et au développement de toute la région et au-delà. La Chine, a ajouté Xi, financera au cours des cinq prochaines années 100 000 formations professionnelles dans les pays en développement d’Asie et d’Afrique. De plus, un total de 2000 jeunes asiatiques et africains seront invités à visiter la Chine dans le cadre de divers rassemblements de jeunes.

La volonté de conserver « l’esprit de Bandung » a été saluée par de nombreux dirigeants, dont l’ambassadeur indonésien en Chine, Soegeng Rahardjo. Ce dernier a assuré à l’agence de presse Xinhua, qu’avec « la proposition du président chinois d’étendre davantage la coopération Sud-Sud, qui est très importante pour tous les pays d’Asie et d’Afrique, en particulier s’ils souhaitent renforcer leurs relations en matière de commerce, d’investissement et de tourisme ». « Cela bénéficiera à tous les habitants d’Asie et Afrique », a ajouté ce dernier.
De son côté, l’ancien secrétaire aux affaires étrangères du Pakistan, Akram Zaki, a fait l’éloge de l’idée, ajoutant que « le principe de base de la coexistence pacifique consiste à ne pas s’immiscer dans les affaires internes des uns et des autres, et à reconnaître le droit de chaque pays de décider de leur propre destin et de coopérer sur un pied de respect mutuel, de confiance mutuelle et de bénéfice mutuel, qui constituent le socle le plus solide pour les relations entre les nations ».

En effet, chaque pays, souhaitant conserver son identité mais surtout sa souveraineté, voit en la proposition chinoise l’occasion de développer leur économie propre à travers des partenariats historiques, notamment ceux scellés lors de la conférence de 1955. À cette époque, les pays africains et asiatiques ont corrélé leurs efforts pour mettre en place un modèle économique qui leur est propre.
Après des années de difficultés internes à chaque pays, le sommet Asie-Afrique vise à engager un tournant politique et économique, via entre autres le chemin tracé par Pékin. La Chine a axé sa stratégie sur le renforcement économique régional (Russie, Inde, Japon, Corées, Pakistan,…) et vers les pays africains, via des investissements massifs.
L’objectif est de créer un système économique parallèle, ne dépendant plus des États-Unis, mais permettant à chaque pays de commercer sans contraintes financières et diplomatiques (Droit de l’Homme). Parmi les initiatives mises en place, la nouvelle Route de la soie, la Banque asiatique d’investissements dans les infrastructures (BAII), sont destinées à commercer durablement avec les pays membres, principalement africains et asiatiques.

Pour Akram Zaki, « la philosophie de la Chine d’’une Ceinture et une Route’ est en train de forger une connectivité tant régionale que mondiale, et la Chine cherche à faire de cette connectivité une relation de coopération et de développement commun ». D’autant plus que pour les dirigeants d’Asie et d’Afrique, il est nécessaire désormais de mettre en place un nouvel ordre mondial ouvert aux économies des pays émergents. « Il faut en finir avec les idées dépassées des institutions de Bretton Woods », ont-ils estimé à l’ouverture du sommet de Djakarta.

Alors qu’en 1955, les pays dénonçaient les conséquences de la colonisation, désormais ils appellent tous à ce que « le changement s’impose », a déclaré le président indonésien Joko Widodo. Pour son homologue zimbabwéen, Robert Mugabe, les pays d’Asie et d’Afrique « ne doivent plus être cantonnés dans le rôle d’exportateurs de produits de base et d’importateurs de produits finis ». Cela, « c’est un rôle qui nous a été historiquement assigné par les puissances coloniales, dès l’époque coloniale », a-t-il souligné. Le vice-président vénézuélien Jorge Arreaza a déclaré que l’Asie et l’Afrique devraient également s’unir à l’Amérique latine et aux Caraïbes dans leur lutte contre le néo-colonialisme. "Au niveau économique, nous ne devons jamais marcher seuls, nous devons le faire ensemble en tant que bloc solide, et venir en aide aux petits pays dans leur route vers l’indépendance, pas seulement politique, mais également économique", a-t-il affirmé, appelant à la création d’un bloc solide regroupant des pays d’Asie, d’Afrique, d’Amérique latine et des Caraïbes.
Concrétisant la coopération entre la Chine et l’Afrique, suite au sommet de Jakarta, deux importantes commandes de construction en Afrique totalisant près de 5,5 milliards de dollars ont été signées par le plus grand constructeur chinois de chemins de fer, la China Railway Construction Corp (CRCC). Il s’agit d’un projet ferroviaire interurbain de 3,5 milliards de dollars au Nigeria et un projet résidentiel de 2 milliard de dollars au Zimbabwe.

60 ans après la fondation du nouvel ordre international revendiqué dans la Déclaration de Bandung est enfin sortie de terre. Il sera difficile que le monde actuel réunisse à exorciser définitivement l’Esprit de Bandung. L’intensification des relations sud-sud, dont les fruits sont visibles et portés au plus près des populations est bénéfique. Les rapports détendus qu’ils entretiennent et le respect mutuel présent dans les partenariats sud-sud contribueront à amorcer le tournant vers des relations internationales un peu plus équilibrées. La présence de la Chine donne l’assurance et est prémonitoire pour des lendemains qui chantent dans les relations afro-asiatiques.


[1il y a deux écritures possible : Bandoeng ou Bandung, le texte utilise les deux

[3Organisation du Traité de l’Asie du Sud-Est créée par le traité de Manille 8-9-1954 et dissoute le 30 juin 1977 à la fin de la guerre du Vietnam. Son siège était installé à Bangkok (Thaïlande). Ses États membres étaient l’ Australie, la France (jusqu’au 28 mai 1965), la Grande.-Bretagne, la Nouvelle-Zélande, les Philippines, la Thaïlande, le Pakistan (jusqu’au 7 novembre 1973) et les États-Unis d’Amérique. Son objectif était d’élaborer un pacte de défense contre l’agression communiste à l’extérieur, une assistance aux membres contre la subversion interne et une coopération économique et culturelle

[4(Aziz Salmone Fall, « Les 50 ans de Bandoeng ; le non alignement à l’ère du supra impérialisme »,Avril 2005)

[5(Aziz Salmone Fall, « Les 50 ans de Bandoeng ; le non alignement à l’ère du supra impérialisme », Avril 2005)

[6(AMIN Samir, « Déploiement et érosion du projet de Bandung », in Bandung 60 ans après : Quel bilan ? Journée d’études, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 27 juin 2014)

[7(Voir Brusil Miranda METOU, « La Banque Asiatique d’Investissement pour les infrastructures (BAII) : Vers l’instauration d’un nouvel ordre économique mondial ? » , Bulletin n° 431 du 26 avril 2015).

[8Voir Déclaration finale de Bandung de 1955

[9Banque Asiatique d’Investissement pour les Infrastructures. Voir [article

[10Appelé aussi Routes de la Soie


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