Russie, Chine : approfondir le "gagnant-gagnant"

lundi 27 juillet 2015
par   F. William Engdahl

Source | New Eastern Outlook - le 29 juin 2015
Traduction de l’anglais : Yves Castay


Il n’y a pas un jour qui passe sans qu’il y ait du nouveau dans la coopération économique entre la Russie et la Chine. L’exemple le plus récent concerne ce qui peut-être décrit comme un développement gagnant-gagnant dans lequel la Russie a accepté de louer pour la première fois des terres agricoles de Sibérie à une société chinoise pour les cinquante prochaines années. Cela s’intègre parfaitement aux plans de développement du plus grand projet d’infrastructure au monde, la ceinture économique dite "Nouvelle Route de la Soie" (New Silk Road) qui prévoit qu’un réseau de nouvelles lignes de chemin de fer à grande vitesse sillonne l’Eurasie partant de la Chine jusqu’à l’UE en passant par la Mongolie et la Russie.

Depuis quelques années les fonctionnaires du gouvernement chinois parlent de "gagnant-gagnant" dans les affaires et en politique. Aujourd’hui un véritable développement "gagnant-gagnant" émerge à la fois pour la Chine et la Russie en Sibérie près de la frontière de la Mongole et Chinoise dans un territoire connu depuis 2008 sous le nom comme Zabaikalsky krai (kraï= région).
La région a une population très clairsemée d’un peu plus de 1 million de Russes répartie sur une superficie de 432 000 kilomètres carrés. Elle détient une des plus riches, des plus fertiles terres agricoles au monde. La Chine pour sa part est frappé par la désertification croissante, les problèmes d’eau et diverses pressions sur la sécurité de sa production alimentaire. Mais elle a la population et l’argent pour investir dans des projets rentables, choses que les régions les plus reculées de la Fédération de Russie n’avaient pas du temps de la guerre froide et surtout pas depuis les années destructrices de la période Eltsine.

Maintenant, le gouvernement du kraï russe Zabaikalsky a signé un bail de location de 49 ans avec la société chinoise "Zoje Ressources investissement" et avec sa filiale "Huae Sinban" pour 115 000 hectares de terres agricoles. La société chinoise va investir plus de 24 milliards de roubles pour le développement du secteur agricole dans cette région, et produira pour les marchés russe et chinois. Il est prévu de cultiver du fourrage, des céréales et des oléagineux ainsi que de développer par ailleurs la production de volaille, de viande et de produits laitiers dans la région du lac Baïkal en Russie.

Le projet sera divisé en deux phases. Si la première étape est terminée avec succès en 2018, la société chinoise obtiendra un bail sur une deuxième parcelle de terrain portant le tout à 200 000 hectares. Pour la Russie et la région, ce sera une belle avancée. Cependant l’endroit où le projet va commencer n’a pas été cultivée depuis près de 30 ans et on estime que pour la rendre à nouveau propre à l’agriculture que cela nécessitera le travail de pas moins de 1500 à 2000 personnes. Il est important de noter que pour la transaction foncière, la société chinoise a dû rivaliser avec plusieurs autres entreprises chinoises ainsi qu’avec d’autres de Corée du Sud, la Nouvelle-Zélande et même des États- Unis .

Selon un article du journal chinois Huanqiu Shibao, le conseiller principal à l’Institut chinois d’études stratégiques internationales, Wang Haiyun, a qualifié cet accord d’exemple illustrant la confiance qui se crée entre les deux pays. Il a noté que le fait que les autorités russes aient décidé de louer à une société chinoise cet immense territoire pour 49 ans prouve qu’il n’y a pas de préjugés idéologiques de Moscou vers Pékin .

Création d’un fond d’investissement agricole Russo-Chinois

Cet accord de location des terres dans le kraï de Zabaikalsky fait suite à d’autres développements dans la coopération agricole entre la Russie et la Chine. En mai dernier, Kirill Dmitriev, le représentant du fonds d’investissement d’État russe "Russia Direct Investment Fund" (RDIF), a annoncé qu’il a été convenu avec le gouvernement de la province chinoise du Heilongjiang [1] la création d’un fonds spécial d’investissement pour les projets d’agriculture. Ce fonds de quelque 2 milliards de dollars sera principalement financé par fonds d’investisseurs institutionnels chinois ayant une expérience significative dans le secteur agricole. Ce fonds d’investissement russo-chinois devrait attirer des capitaux chinois en Russie et faciliter en retour l’entrée sur le marché chinois pour les entreprises russes.

Les routes de la soie

L’accord Chine-kraï de Zabaikalsky sur l’agriculture n’est que la première étape de ce qui devrait devenir une infrastructure industrielle majeure dans le développement de cette région sibérienne sous-développée, car, en plus de ses riches terres agricoles [2] , le kraï e Zabaikalsky s’avère être une des plus riches régions de Russie en ressources minières. Elle possède à le plus grand gisement de cuivre [3] connu de Russie. Elle est riche également en or, molybdène, étain, plomb, zinc et charbon. Confirmant tout l’intérêt que porte la Russie au développement de cette région, le 3 Juin dernier, au forum annuel de Sotchi, le président des chemins de fer russes Vladimir Yakounine, a annoncé qu’un joint-venture avait été conclus avec la société russe "Russian Copper Company" [4] , la société UMMC et la banque "Vnesheconombank", pour l’exploitation du gisement de cuivre d’Udokanskoye.
Dans le même temps Pékin a annoncé qu’elle crée un fonds énorme de 16 milliards de dollars pour le développement de mines d’or le long de la voie ferrée reliant la Russie, la Chine et l’Asie centrale. À ce jour un obstacle majeur à l’exploitation des ces vastes richesses minérales et agricoles a été l’absence d’une infrastructure moderne pour amener les produits sur le marché.

Lors de la réunion de septembre 2014 de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OSC) à Douchanbé [5], les présidents chinois, Xi Jinping, russe, Vladimir Poutine et de Mongol, Tsakhiagiin Elbegdorj, ont convenus d’intégrer l’initiative de la ceinture économique de la "Nouvelle Route de la Soie" de Pékin avec le plan ferroviaire transcontinental de Russie et le programme "Prairie Route" de Mongolie, pour construire conjointement un corridor économique Chine-Mongolie et la Russie.
Cela pourrait transformer la Mongolie qui est aussi grande que le Japon, la France et l’Espagne réunies en un « couloir de transit » reliant les économies chinoises et russes. Les trois discutent de questions d’interconnexion du trafic, de comment faciliter l’enlèvement et le transport des marchandises, et la faisabilité de la construction d’ un réseau électrique transnational.

Naissance d’un espace commun en Eurasie

Le potentiel des accords de coopération économique entre les deux grandes nations eurasiennes, la Russie et la Chine, est sans aucun doute le développement économique le plus prometteur dans le monde d’aujourd’hui. Les sanctions américaines ont forcés la Russie à se tourner de plus en plus vers son voisin de l’Est, la Chine, et les provocations militaires des États-Unis contre la Chine dans la mer de Chine orientale et ailleurs ont forcé la Chine à repenser complètement sa propre orientation stratégique. Développer leurs connexions terrestres dans un vaste espace économique apparaît comme leur réponse aux États-Unis. Comme dit l’ancien proverbe chinois, chaque crise contient de nouvelles opportunités si on la prend en considération.

Pékin a discuté de la construction de différents liens ferroviaires Eurasien depuis plusieurs années, mais dans les dix-huit derniers mois depuis le début de la présidence de Xi Jinping une plus grande priorité a été donnée à la construction de la ceinture économique de la "Nouvelle Route de la Soie". Le président Xi Jinping veut que le projet de la "Nouvelle Route de la Soie" soit la pierre angulaire de son mandat présidentiel. Lors de la réunion le 8 mai dernier à Moscou avec le président russe Vladimir Poutine, une déclaration commune a été signée « sur la coopération dans la coordination du développement de l’UEE (Union économique eurasiatique) et la ceinture économique Nouvelle route de la soie  », pour déclarer que l’objectif est de coordonner les deux projets en vue de construire un « espace économique commun » en Eurasie, y compris un accord de libre-échange entre l’UEE [6] et la Chine . Le ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi a récemment déclaré que le chiffre d’affaires du commerce entre la Chine et la Russie est susceptible d’atteindre 100 milliards de dollars en 2015.

La construction du réseau de chemins de fer à grande vitesse, la location de terres agricoles de la Russie à la Chine est un signe qu’on entre dans une nouvelle phase qualitative de ce projet qui pourrait devenir un espace économique multi-milliardaire couvrant le vaste territoire eurasien.


[1La province chinoise du Heilongjiang est contiguë à l’Est du kraï de Zabaikalsky.

[2Dans cette région qui est amplement fournie en eau de rivière, on cultive le blé, l’orge et l’avoine

[3Réserves estimées de 20 millions de tonnes

[4La "Russian Copper Company" produit et vend plus de 15% du cuivre de Russie et est le troisième Producteur de cuivre russe après la" Norilsk Nickel" et la société côtée en bourse UMMC

[5Capitale du Tadjikistan

[6En anglais : EEU pour Eurasian Economic Union


Commentaires

Brèves

3 avril 2015 - Le projet ferroviaire à grande vitesse Xinjiang-Europe sur de bons rails

Source : le Quotidien du Peuple en ligne 07.07.2014 13h50
De nouvelles négociations sur des (...)