La situation en Ukraine et la réunion du G7

vendredi 12 juin 2015
par  Jacques Sapir

Source | Agence Sputnik - 8 juin 2015


Alors que se tient ce que l’on appelle le « G7 » en Bavière, la situation en Ukraine et dans les zones insurgées du Donbass fait à nouveau l’actualité.
Les combats de ces derniers jours, assurément limités, ont été les plus violents depuis janvier 2015. L’accord dit « Minsk-2 » est en train de ce dissoudre, et ceci largement du fait du gouvernement de Kiev contrairement à ce qui a été déclaré au G7. Cela était d’ailleurs prévisible.

Alors que se tient ce que l’on appelle le « G7 » en Bavière, la situation en Ukraine et dans les zones insurgées du Donbass fait à nouveau l’actualité.
Les combats de ces derniers jours, assurément limités, ont été les plus violents depuis janvier 2015. L’accord dit « Minsk-2 » est en train de ce dissoudre, et ceci largement du fait du gouvernement de Kiev contrairement à ce qui a été déclaré au G7. Cela était d’ailleurs prévisible.

Une trêve plus qu’un cessez-le-feu

Il est évident que le cessez-le-feu décrété après les accords de Minsk-2 n’a jamais été parfaitement respecté. Les observateurs de l’OSCE insistent sur le fait que ces violations sont, le plus souvent, le fait des forces de Kiev. Les bombardements sur les populations civiles n’ont jamais cessé. Fin mai, ces bombardements sont progressivement montés en puissance, provoquant alors la « contre-offensive » des forces insurgées sur Mariinka. Mais, après avoir pris le contrôle de cette petite ville, d’où des observateurs de l’armée de Kiev guidaient les tirs de l’artillerie, les forces insurgées n’ont pas poussé plus loin leur avantage. Le discours tenu le 4 juin par le Président Porochenko à Kiev, devant le Parlement (la Rada) où il évoque les milliers, voire les dizaines de milliers de soldats russes dans le Donbass doit être pris pour ce qu’il est : de la propagande [1]. Kiev a visiblement voulu jouer la carte d’une stratégie de la tension pour tenter de ressouder ses soutiens internationaux qui semble aujourd’hui se déliter. Le moins que l’on puisse dire est que cette tentative s’est plutôt retournée contre ses auteurs même si le G7, comme on pouvait s’y attendre d’une réunion dominée par les États-Unis, a décidé de maintenir les sanctions contre la Russie.
Il faut comprendre que ces ruptures du cessez-le-feu ne présagent pas à elles seules d’une possible reprise des combats. Elles ne sont significatives que dans la mesure où elles se situent dans un contexte de non-application de l’accord de Minsk-2. Rappelons que l’accord de Minsk-2 prévoyait un important volet politique en plus du volet militaire (cessez-le-feu, échange de prisonniers). Ce volet politique prévoyait une fédéralisation de fait de l’Ukraine et le respect de l’intégrité territoriale du pays, moyennant une très large autonomie conférée aux régions de Lougansk et Donetsk. D’emblée, le gouvernement de Kiev a montré de fortes réticences a mettre en œuvre le volet politique de l’accord. Or, si l’on ne procède pas à la mise en œuvre du volet politique, la question militaire resurgira nécessairement. C’est bien parce que nous sommes dans une impasse politique qu’il y a un risque de reprise généralisée des combats et que le cessez-le-feu risque de n’être qu’une trêve provisoire.

Qui veut la guerre ?

Très clairement, il y a des forces qui poussent à une reprise des hostilités. Du côté des forces de Kiev, les groupes d’extrême-droite poussent à l’évidence à une reprise des combats. Outre l’espoir d’obtenir des victoires sur le terrain, ces groupes ont compris qu’ils ne seront importants dans l’espace politique kiévien que par le maintien d’une atmosphère d’hostilité et de conflit. Que la tension retombe et ces groupes apparaîtront pour ce qu’ils sont, des bandes de dangereux excités et nostalgiques du nazisme. D’autre forces jettent de l’huile sur le feu : ce sont certains des oligarques, qui forment l’épine dorsale du régime de Kiev, et qui cherchent à prospérer sur l’aide militaire (en particulier américaine). Eux aussi ont intérêt à une reprise des combats.
Les pays de l’Union européenne, et les États-Unis, n’ont jamais voulu prendre en compte le rôle de la Russie qui a, de manière répétée par le passé, et en particulier au début septembre 2014, fait pression sur les insurgés pour qu’ils limitent leurs ambitions sur le terrain. A de nombreuses reprises les forces insurgées ont eu la possibilité d’avancer bien plus loin que le territoire qu’elles contrôlent actuellement. Cette attitude responsable de la Russie a permis l’accord dit de Minsk-1 puis celui de Minsk-2. Mais, les États-Unis et les pays de l’Otan n’ont pas réellement reconnu ce rôle de la Russie, ce qui n’a pas peu contribué à persuader les dirigeants de Moscou de la mauvaise foi de leurs interlocuteurs. Si les relations sont tellement difficiles aujourd’hui entre ces pays et la Russie, c’est aussi le produit de leur attitude envers la Russie au moment où cette dernière faisait tout pour calmer la situation militaire.
Les relations de Moscou avec les autorités de Donetsk et de Lougansk sont complexes. Ceux qui veulent ignorer l’existence d’une autonomie de décision de ces autorités commettent une grave erreur. Bien entendu, les dirigeants de la DNR et de la LNR cherchent à être dans de bons termes avec la Russie, mais leurs objectifs ne coïncident pas nécessairement.

Un changement de position des occidentaux ?

Face à cette situation qui dégénère du fait de l’absence de volonté de mettre en œuvre une solution politique, on a noté ces dernières semaines une certaine évolution de la position tant des États-Unis que des pays de l’Union européenne.
Les États-Unis, par la voix de leur Secrétaire d’État, John Kerry, insistent désormais sur la nécessité pour Kiev d’appliquer l’accord de Minsk-2 [2]. Très clairement, les États-Unis n’entendent pas porter le fardeau de l’Ukraine, dont l’économie se désintègre et qui pourrait dans les jours ou les semaines qui viennent faire défaut sur sa dette, comme semble l’annoncer l’échec des négociations avec les créanciers privés [3]. L’Ukraine, qui connaît depuis ces derniers mois une inflation galopante et dont la production pourrait baisser de —10% en 2015, après une baisse de —6% en 2014, a désespérément besoin d’une aide massive. Or, les États-Unis n’ont aucune intention de la lui fournir. Ils se tournent vers l’Union européenne, mais cette dernière est, elle aussi, plus que réticente. Bien sûr, le secrétaire d’État à la défense, Ash Carter, insiste pour que de nouvelles sanctions soient prises contre la Russie [4]. Mais, ceci est plus à mettre sur le compte de l’inefficacité maintenant constatée des sanctions précédentes.

La position française a commencé à évoluer depuis ces derniers mois. Non seulement on commence à reconnaître au Quai d’Orsay que la question ne peut se résumer en un affrontement entre « démocratie » et « dictature », mais on sent, à certaines déclarations, une réelle fatigue devant les positions du gouvernement de Kiev qui ne fait rien pour appliquer les accords de Minsk. On commence à regretter, mais sans doute trop tard, d’être entré dans une logique diplomatique dominée par les institutions de l’UE, qui donnent de fait un poids hors de toute proportion aux positions des polonais et des baltes sur ce dossier. Le sommet européen des 21-22 mai qui s’est tenu à Riga a, de fait, sonné le glas tant des espoirs ukrainiens que de ceux de certains pays boutefeux au sein de l’UE [5].
L’Allemagne, elle aussi, commence à évoluer sur cette question. Après avoir adopté une position hystériquement anti-russe depuis des mois, elle semble avoir été prise à contre-pied par le changement de position des États-Unis. Très clairement, elle perçoit que si ces derniers réussissaient à faire porter le fardeau ukrainien à l’Union européenne, c’est l’Allemagne qui aurait le plus à perdre dans cette logique. Il est extrêmement intéressant de lire dans le compte rendu de la réunion de Riga que l’accord de Libre-Echange ou Deep and Comprehensive Free Trade Agreement (DCFTA) est désormais soumis dans son application à un accord trilatéral. Deux des parties étant évidents (l’UE et l’Ukraine) on ne peut que penser que la troisième partie est la Russie, ce qui revient à reconnaître les intérêts de ce dernier pays dans l’accord devant lier l’Ukraine à l’UE. En fait, on est revenu à la situation que les russes demandaient en 2012 et 2013, mais ceci après un an de guerre civile en Ukraine.
Il semble donc bien que seule la Grande-Bretagne continue de soutenir une position agressive à l’égard de la Russie, alors que dans d’autres capitales c’est bien plutôt la lassitude devant la corruption, l’incompétence et le cynisme politique de Kiev qui domine.

La Russie en position d’arbitre

Les derniers événements montrent que la Russie est en réalité dans une position d’arbitre sur le dossier ukrainien. La position officielle du gouvernement russe est d’exiger l’application complète des accords de Minsk-2. Mais, d’un autre côté, il sait que le temps joue pour lui et il pourrait être tenté de laisser pourrir la situation.
Incapable de se réformer, en proie à une crise économique dramatique, Kiev est d’ores et déjà en proie à des problèmes de plus en plus graves. La guerre des oligarques qui se poursuit dans l’ombre montre clairement qu’au sein de l’alliance au pouvoir à Kiev existent des divergences importantes. Les événements de ces 18 derniers mois n’ont nullement fait disparaître l’hétérogénéité politique et de population en Ukraine. La réalité du pays, une nation diverse et fragile, traversée de conflits importants, peut être masquée pour un temps par la répression et la terreur, comme ce fut le cas ces derniers mois. Mais, ces pratiques ne résolvent rien et les problèmes demeurent ?
Mais, surtout, même le gouvernement ukrainien comprend le rôle économique déterminant que jouaient les relations avec la Russie jusqu’en 2013. Sans un accord avec la Russie, l’Ukraine ne peut espérer se relever et se reconstruire. Cela, le gouvernement russe le sait aussi. 


[1Sur la question des forces russes au Donbass et la « menace » sur l’Ukraine, on se reportera à l’Audition du général Christophe Gomart, directeur du renseignement militaire, devant la commission de la Défense Nationale et des Forces Armées, 25 mars 2015 :

Extraits ajouté par Le Monde en Marche...

"M. Frédéric Lefebvre. Quelles sont nos relations avec la base de l’OTAN de Norfolk ?
Général Christophe Gomart.
« (...) La vraie difficulté avec l’OTAN, c’est que le renseignement américain y est prépondérant, tandis que le renseignement français y est plus ou moins pris en compte – d’où l’importance pour nous d’alimenter suffisamment les commanders de l’OTAN en renseignements d’origine française. L’OTAN avait annoncé que les Russes allaient envahir l’Ukraine alors que, selon les renseignements de la DRM, rien ne venait étayer cette hypothèse – nous avions en effet constaté que les Russes n’avaient pas déployé de commandement ni de moyens logistiques, notamment d’hôpitaux de campagne, permettant d’envisager une invasion militaire et les unités de deuxième échelon n’avaient effectué aucun mouvement. La suite a montré que nous avions raison car, si des soldats russes ont effectivement été vus en Ukraine, il s’agissait plus d’une manœuvre destinée à faire pression sur le président ukrainien Porochenko que d’une tentative d’invasion. »

[2Helmer J., 19/05/2015

[3Karin Strohecker et Sujata Rao, « L’Ukraine et ses créanciers loin d’un accord sur la dette », Thomson-Reuters, 6 juin 2015

[5Voir la résolution finale


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