Que veut donc Poutine ?

Une analyse par un commentateur russe de premier plan
jeudi 5 mars 2015
par  Rostislav Ishchenko

Source | Slavyangrad le 11 février 2015.
Traduction de l’anglais : Yves Castay


Vladimir Poutine n’a pas permis aux forces rebelles de "Novorossiya" d’infliger une déroute totale à l’armée ukrainienne lors de son encerclement à Debaltsevo en janvier et février dernier. Il est rassurant de voir que les « patriotes » russes ne lui en n’ont pas tenu rigueur, pas plus qu’il ne lui ont reproché d’avoir eu des entretiens à Moscou avec Mme Merkel et Mr Hollande.

Cependant, cela n’enlève rien à leur désir de victoire totale, possible hier, ni à la certitude de la plus radicale des fractions « patriotiques russes » que Poutine de toute façon « abandonnera la Novorossiya" immédiatement après la signature d’une autre trêve, s’il y en a une. Une trêve nécessaire non seulement au regroupement et au renforcement de l’armée de Novorossiya, (ce qui d’ailleurs pouvait être tout à fait effectuée sans que cesse les hostilités), mais aussi pour consolider les changements survenus sur la scène internationale, ainsi que se préparer aux futures batailles diplomatiques.

En fait, en dépit de toute l’attention que prêtent à la situation du Donbass et de l’Ukraine en général les dilettantes politiques et/ou militaires (les Talleyrand et les Bonaparte de l’Internet), l’Ukraine n’est qu’un point sur un front mondial : l’issue de la guerre ne se décide pas à l’aéroport de Donetsk ou dans les collines du côté de Debaltsevo, mais dans des bureaux sur la Place Staraya  [1] et la place Smolenskaya  [2], dans des bureaux à Paris, Bruxelles et Berlin. Parce que l’action militaire n’est que l’une des nombreuses composantes du combat politique.

C’est le dernier et le plus difficile des arguments, qui comporte beaucoup de risques, bien que l’affaire ne commence pas avec la guerre, ni se termine avec la guerre. La guerre n’est qu’une étape intermédiaire signifiant l’impossibilité d’un compromis. Son objectif est de créer de nouvelles conditions où le compromis sera possible ou de démontrer qu’il n’y en a plus besoin, avec la disparition d’un des camps du conflit. Quand le temps du compromis est venu, quand les combats sont terminés, que les troupes rentrent dans leurs casernes et que les généraux commencent à écrire leurs mémoires et à se préparer à la prochaine guerre, c’est alors que la réelle issue de la confrontation est déterminée par des politiciens et des diplomates autour de la table des négociations.

Les décisions politiques ne sont pas souvent comprises par la population en général ou par les militaires.

Par exemple, pendant la guerre austro-prussienne de 1866, le Chancelier prussien Otto von Bismarck (plus tard Chancelier de l’Empire allemand) dédaigna les requêtes persistantes du Roi Wilhelm I (le futur Empereur allemand) et les exigences des généraux prussiens de prendre Vienne, et il a parfaitement eu raison d’agir ainsi. De cette manière il accéléra la paix selon les termes de la Prusse et s’assura également que l’Autriche-Hongrie devienne à jamais (en tout cas jusqu’à son démembrement en 1918) un vassal de la Prusse et plus tard de l’Empire allemand.
Afin de comprendre quand, comment et dans quelles conditions les combats peuvent finir nous avons besoin de savoir exactement ce que les politiciens veulent et comment ils voient les conditions d’un compromis d’après-guerre. Dans le même temps, les raisons pour lesquelles les combats ont pris une telle spécificité - guerre civile de basse-intensité avec trêves occasionnelles - deviendront claires, non seulement en Ukraine, mais aussi en Syrie.

Les opinions des politiciens de Kiev ne nous sont d’aucun intérêt parce qu’ils ne décident de rien. Le fait que des étrangers régissent l’Ukraine n’est plus dissimulé. Il n’importe pas que les ministres du gouvernement soient estoniens ou géorgiens ; ils sont tout autant états-uniens. Ce serait aussi une grande erreur de s’intéresser à la manière dont les dirigeants de la République Populaire de Donetsk et de la République Populaire de Lougansk voient l’avenir. Ces républiques n’existent qu’avec le soutien russe, et tant que la Russie les soutient, les intérêts de la Russie doivent être protégés même de décisions et d’initiatives indépendantes. Il y a trop en jeu pour laisser Alexandre Zakharchenko  [3] ou Igor Plotnitzky  [4], ou qui que ce soit d’autre prendre des décisions indépendantes.

Aujourd’hui l’UE peut choisir - soit rester sous le joug américain soit s’appuyer sur la Russie

La position de l’Union Européenne ne nous intéresse pas davantage. Beaucoup dépendait de l’UE jusqu’à l’été de l’année dernière, quand la guerre aurait pu être évitée ou arrêtée dès le début. Pour cela une position anti-guerre ferme et de principe de l’Union Européenne était nécessaire. Elle aurait pu bloquer les initiatives guerrières des États-Unis et auraient pu faire de l’ Union Européenne un acteur géopolitique indépendant d’importance. L’UE a laissé passer cette opportunité et s’est plutôt comportée comme un vassal fidèle aux États-Unis. En conséquence de quoi, l’Europe aura à faire face à de grands bouleversements internes. Dans les années qui viennent, elle a toutes les chances de souffrir du même destin que l’Ukraine, avec plus de sang et de larmes et moins de chances que les choses se calment rapidement – en d’autres termes, que quelqu’un vienne pour remettre les choses en ordre.

En fait, aujourd’hui l’UE peut choisir soit de rester vassale des États-Unis, soit de se rapprocher de la Russie. Selon son choix, l’Europe peut s’en tirer à moindre mal, comme la perte d’une partie de sa périphérie et une possible partition de certains pays, ou elle peut complètement s’effondrer. Jugeant de la réticence des élites européennes à rompre ouvertement avec les USA, l’effondrement est presque inévitable.

Ce qui devrait nous intéresser, ce sont les opinions des deux acteurs majeurs qui déterminent la configuration du front géopolitique et qui en fait se battent pour la victoire dans une nouvelle génération de guerre – une troisième guerre mondiale basée sur les réseaux centraux. Ces acteurs sont les USA et la Russie.
La position US est claire et transparente. Dans la deuxième moitié des années 1990, Washington a manqué son unique opportunité de réformer tranquillement l’économie de la Guerre Froide et ainsi éviter la crise inévitable du système dont le développement est limité par la finitude de la planète Terre et de ses ressources, y compris humaines, ce qui entre en conflit avec son besoin d’imprimer et de diffuser indéfiniment les dollars.

Dès que la Russie a revendiqué son droit de prendre ses propres décisions politiques, son affrontement avec les États-Unis est devenu inévitable
Après cela, les États-Unis ne pouvaient prolonger l’agonie du système qu’en pillant le reste du monde. Tout d’abord, ils ont ciblé des pays du Tiers-Monde. Ensuite ils s’en sont pris à des rivaux, puis à des alliés et même à des amis proches. De tels pillages ne pouvaient se poursuivre que tant qu’ils restaient hégémonique mondialement et que cette hégémonie n’était pas contestée.
C’est pourquoi aussitôt que la Russie a affirmé son droit à prendre des décisions politiques indépendantes, des choix non pas de portée globale mais régionale, un affrontement avec les USA est devenu inévitable. Et cette affrontement ne peut aboutir par une paix de compromis.

Pour les USA, un compromis avec la Russie impliquerait une renonciation volontaire à son hégémonie, menant à une rapide catastrophe systémique – non seulement une crise politique et économique mais également une paralysie des institutions de l’État et l’incapacité du gouvernement à fonctionner. En d’autres termes, son inévitable désintégration.
Mais si les USA gagnaient, alors ce serait la Russie qui connaîtra la catastrophe systémique. Après une telle « rébellion », les classes dirigeantes russes seraient victimes de purges, de la confiscation de leurs biens ainsi que l’emprisonnement. L’état serait taillé en pièces, des territoires conséquents seraient annexés et la puissance militaire du pays serait anéantie.

Nous devons comprendre ce que les dirigeants russes veulent réaliser, en particulier le président russe, Vladimir Poutine
La guerre continuera donc jusqu’à la victoire. Tout accord intérimaire ne doit être considéré que comme un trêve temporaire – un repos nécessaire pour se regrouper, pour mobiliser de nouvelles ressources et recruter de nouveaux alliés.
En fait, dans un souci d’exhaustivité, il nous manque seulement la position de la Russie. Nous devons comprendre l’objectif que les dirigeants russes et en particulier le président Vladimir Poutine veulent atteindre,. Nous parlons du rôle-clé que joue Poutine dans l’organisation de la structure du pouvoir russe. Ce système n’est pas autoritaire, ainsi que beaucoup l’attestent, mais plutôt d’autorité, ce qui veut dire qu’il ne repose pas sur une autocratie mais sur l’autorité de la personne qui a créé le système et qui, en tant que son chef, le fait fonctionner correctement.

En fait, pendant quinze années au pouvoir, Poutine, en dépit des difficultés tant intérieures qu’ extérieures, a essayé de maximiser le rôle du gouvernement, de l’assemblée législative et même des autorités locales. Ces étapes assez logiques aurait pu donner au système, intégrité, stabilité et continuité. Parce qu’aucun politicien ne vit éternellement, garantir la continuité politique, quelle que soit la personne au pouvoir, est la clé de la stabilité d’un système.
Jusqu’à présent, malheureusement, le contrôle entièrement autonome, c’est-à-dire la capacité à fonctionner en se passant de la supervision du président, a échoué. Poutine demeure le maillon essentiel du système parce que les gens placent personnellement leur confiance en lui, alors que le système lui même, tel qu’il est représenté par les autorités publiques et les organisations est moins crédible.
Dans cette situation les opinions et les projets politiques de Vladimir Poutine deviennent essentiels pour l’élaboration de la politique étrangère russe. Alors que la phrase « Pas de Poutine, pas de Russie » est une exagération, la phrase « ce Poutine veut, la Russie le veut » reflète, de mon point de vue, la situation réelle avec assez de précision.

Le niveau de confrontation que la Russie admet pour elle-même par rapport aux États-Unis augmente très lentement

Premièrement, notons que l’homme qui, pendant 15 ans, a précautionneusement guidé la Russie vers son renouveau l’a fait dans des conditions d’hégémonie US en politique mondiale couplées à des opportunités significatives pour Washington d’influencer la politique interne de la Russie. Il devait comprendre la nature du combat et de son adversaire. Autrement, il n’aurait pas duré aussi longtemps.

Le niveau d’affrontement que s’est permis d’entretenir la Russie avec les USA a crû très lentement et est, jusqu’à un certain point, passé inaperçu. Par exemple, la Russie n’a pas du tout réagi à la première tentative de révolution colorée en Ukraine de 2000 à 2002 (l’affaire Gongadze [5], le Scandale de la Cassette [6] et les manifestations pour une Ukraine sans Koutchma [7]).

La Russie prit une position d’opposition mais n’intervint pas activement lors des putschs qui eurent lieu de novembre 2003 à janvier 2004 en Géorgie et de novembre 2004 à janvier 2005 en Ukraine. En 2008, en Ossétie et en Abkhazie, la Russie utilisa ses troupes contre la Géorgie, un allié des USA. En 2012, en Syrie, la flotte russe a démontré son aptitude à affronter les USA et leurs alliés de l’OTAN.

En 2013, la Russie a commencé à prendre des mesures économiques contre le régime de Victor Yanoukovitch qui contribuèrent à ce que celui-ci réalise le péril à signer un accord d’association avec l’UE.

À chaque étape du conflit, Poutine n’autorise que le niveau de confrontation avec les États-Unis que la Russie est capable de tenir

Moscou n’aurait pas pu épargner le putsch à l’Ukraine du fait de la médiocrité, de la lâcheté et de la stupidité des dirigeants ukrainiens – pas seulement Yanoukovitch mais chacun d’entre eux sans exception. Après le putsch armé de Kiev en février 2014, la Russie entra en confrontation ouverte avec Washington. Auparavant, les conflits étaient parsemés de moments de meilleures relations, mais au début de 2014 les relations entre la Russie et les USA se sont rapidement détériorées et ont presque immédiatement atteint le seuil où la guerre, à l’ère pré-nucléaire, eut automatiquement été déclarée.

Poutine s’est donc, tout au cours de ce processus, engagé exactement au niveau de confrontation avec les USA que pouvait supporter la Russie. Si la Russie ne limite pas le niveau d’affrontement aujourd’hui, cela signifie que Poutine est confiant que, dans la guerre des sanctions, la guerre des nerfs, la guerre de l’information, la guerre civile en Ukraine et la guerre économique, la Russie peut l’emporter.

Il s’agit là de la première conclusion d’importance concernant ce que veut Poutine et ce à quoi il s’attend. Il s’attend à gagner. Et considérant l’approche méticuleuse qu’il utilise et qu’il s’efforce à anticiper toutes les surprises, vous pouvez être sûrs que lorsque la décision fut prise de ne pas ployer sous la pression US mais d’y répondre, la direction russe disposait d’une double, sinon triple, garantie de victoire.

Je souhaite souligner que le choix d’entrer en conflit avec Washington n’a pas été fait en 2014, ni en 2013. La guerre du 8 août 2008 a été un défi que les USA ne pouvaient pas laisser impuni. Dès lors, chaque étape supplémentaire de l’affrontement n’a fait qu’augmenter les enjeux. De 2008 à 2010, la capacité des USA – pas seulement militaire ou économique mais leur capacité globale – a décru, tandis que celle de la Russie s’est considérablement accrue. L’objectif principal a donc été d’augmenter lentement les enjeux plutôt que de manière explosive. En d’autres termes, un affrontement ouvert dans lequel toute précaution est mise de côté et où tout le monde comprend qu’il y a une guerre en cours, a dû être retardé aussi longtemps que possible. Bien qu’il eut été préférable de l’éviter, tout court.

Années après années, les USA se sont affaiblis tandis que la Russie devenait plus forte. Ce processus était naturel et impossible à arrêter, et nous aurions pu prévoir avec un haut degré de certitude qu’entre 2020 et 2025, sans aucune confrontation, la période d’hégémonie US aurait cessé, et que les USA auraient alors eu le plus grand intérêt à songer non pas à la façon de régir le monde, mais à la façon de se sauver de la catastrophe interne.

Dans des conditions de la paix mondiale, l’auto-destruction finale du système mondial politico-militaire et économico-financière créé par les États-Unis est inévitable

Le second désir de Poutine est clair : conserver la paix ou l’apparence de la paix aussi longtemps que possible. La paix profite à la Russie parce que dans des conditions de paix, à peu de frais, elle obtient le même résultat politique mais dans une situation géopolitique bien meilleure. C’est pourquoi la Russie tend perpétuellement le rameau d’olivier. Tout comme la junte de Kiev s’effondrera dans des conditions de paix dans le Donbass, dans des conditions de paix mondiale, le complexe militaro-industriel et le système financier mondial créé par les USA sont condamnés à s’auto-détruire. De cette manière, les actions de la Russie sont judicieusement décrites à travers la maxime de Sun Tzu, « La plus grande victoire est celle qui ne requiert aucune bataille ».

Il est clair que Washington n’est pas géré par des idiots, quoiqu’il en soit dit sur les plateaux de talk-shows russes ou écrit dans des blogs. Les USA comprennent exactement la situation dans laquelle ils sont. En outre, ils comprennent également que la Russie ne projette aucunement de les détruire et est réellement prête à coopérer comme égale. Malgré cela, à cause de la situation politique et socio-économique aux USA, une telle coopération ne leur est pas acceptable. Un effondrement économique et une explosion sociale sont probables avant que Washington (même avec le concours de Moscou et de Beijing) n’ait le temps d’introduire les réformes nécessaires, surtout si l’on considère que l’UE devra subir ces réformes en même temps. De plus, l’élite politique qui a émergé aux USA au cours des 25 dernières années est devenue si habituée à son statut de propriétaire du monde. Ils ne comprennent sincèrement pas comment qui que ce soit peut les défier.

Pour l’élite dirigeante aux USA (pas tant la classe des affaires mais la bureaucratie gouvernementale), passer du statut de pays qui décide du sort de peuples inférieurs à celui de pays qui négocie avec eux sur un pied d’égalité est intolérable. Cela équivaut sans doute à offrir à Gladstone ou à Disraeli [8]le poste de premier ministre du Royaume Zoulou sous Cethshwayo kaMpande [9]. Et donc, à l’inverse de la Russie qui a besoin de paix pour se développer, les USA considèrent la guerre comme leur étant essentielle.

Par principe, toute guerre est une lutte pour des ressources. Typiquement, le vainqueur est celui qui dispose de davantage de ressources et peut en définitive mobiliser davantage de troupes et construire davantage de chars d’assaut, de navires et d’avions. Toutefois, il arrive parfois que ceux qui se trouvent en désavantage stratégique parviennent à retourner la situation avec une victoire sur le champ de bataille. Parmi les exemples figurent les guerres d’Alexandre le Grand et de Frédéric le Grand, ainsi que la campagne d’Hitler de 1939 à 1940.

Les puissances nucléaires ne peuvent s’affronter directement. Par conséquent, leur base de ressources est d’une importance cruciale. C’est précisément pourquoi la Russie et les USA ont été en âpre compétition pour des alliés au cours de l’année passée. La Russie a remporté cette compétition. Les USA ne peuvent compter que sur l’UE, le Canada, l’Australie et le Japon comme alliés (et pas toujours de façon inconditionnelle), mais la Russie a réussi à mobiliser le soutien des BRICS, à s’implanter fermement en Amérique Latine, et à commencer à remplacer les USA en Asie et en Afrique du Nord.

Les États-Unis avaient l’option de deux décisions tactiques

Bien entendu, ce n’est pas clairement évident, mais si nous prenons en considération les résultats de votes à l’ONU, en présumant qu’un manque de soutien officiel aux USA signifie la dissidence et donc le soutien à la Russie, il s’avère que les pays alignés avec la Russie contrôlent ensemble plus de 60% du PIB mondial, constituent plus de deux tiers de la population mondiale et couvrent plus des trois quarts de la surface de la Terre. La Russie a été en mesure de mobiliser davantage de ressources.

De cette perspective, les USA avaient deux options tactiques. La première semblait posséder un grand potentiel et fut employée par eux dès les premiers jours de la crise ukrainienne.

C’était une tentative de forcer la Russie à choisir entre une mauvaise situation et une autre encore plus néfaste. La Russie aurait dû accepter un état Nazi à ses frontières et par conséquent une perte dramatique d’autorité internationale et de confiance comme de soutien de la part de ses alliés, devenant en peu de temps vulnérable à des forces pro-US internes et externes, sans aucune chance de survie. Ou alors elle pouvait envoyer son armée en Ukraine, y balayer la junte avant qu’elle ne s’organise et restaurer le gouvernement légitime de Yanoukovitch. Ceci, cependant, aurait amené l’accusation d’agression contre un état souverain et de suppression de la révolution populaire. Une telle situation aurait entraîné un haut degré de désaccord de la part des Ukrainiens et le besoin de constamment dépenser des ressources militaires, politiques, économiques et diplomatiques significatives pour maintenir un régime fantoche au pouvoir à Kiev, parce qu’aucun autre gouvernement n’aurait été possible dans de telles conditions.

La Russie a évité ce dilemme. Il n’y a pas eu d’invasion directe. C’est le Donbass qui lutte contre Kiev. Ce sont les États-uniens qui doivent dévouer de maigres ressources au régime fantoche maudit de Kiev, alors que la Russie peut rester en marge et faire des propositions de paix.

Les USA emploient donc désormais la deuxième option. Elle est aussi vieille que les collines. Ce qui ne peut être conservé et va être pris par l’ennemi doit être endommagé autant que possible afin que la victoire de l’ennemi soit plus coûteuse que la défaite, comme toutes leurs ressources sont utilisées pour reconstruire le territoire détruit. Les USA ont donc cessé d’assister l’Ukraine avec autre chose que de la rhétorique politicienne tout en encourageant Kiev à répandre la guerre civile à travers le pays.

La terre ukrainienne doit brûler, pas seulement à Donetsk et à Lougansk, mais aussi à Kiev et à Lvov. La tâche est simple ; détruire l’infrastructure sociale autant que possible et laisser la population à la limite de la survie. La population de l’Ukraine consistera alors de millions de gens affamés, désespérés et lourdement armés qui s’entretueront pour de la nourriture. La seule manière d’interrompre ce bain de sang serait une intervention militaire internationale massive en Ukraine (la milice à elle seule ne suffira pas) et des injections massives de fonds pour nourrir la population et reconstruire l’économie jusqu’à ce que l’Ukraine puisse commencer à se nourrir elle-même.

Il est clair que tous ces coûts échoueraient à la Russie. Poutine croit correctement que non seulement le budget, mais aussi les ressources publiques en général, y compris les militaires, seraient dans ce cas débordés et peut-être insuffisants. Par conséquent, l’objectif est de ne pas permettre à l’Ukraine d’exploser avant que la milice puisse ramener la situation sous contrôle. Il est crucial de minimiser le nombre de victimes et la destruction, et de sauvegarder l’économie autant que possible ainsi que l’infrastructure des grandes villes afin que les populations survivent tant bien que mal ; alors les Ukrainiens eux-mêmes se chargeront des brutes Nazies.

C’est ici qu’un allié apparaît pour Poutine sous la forme de l’UE. Parce que les USA ont toujours essayé d’utiliser les ressources européennes dans leur lutte contre la Russie, l’UE, qui était déjà affaiblie, atteint le seuil d’épuisement et doit désormais gérer ses propres problèmes qui suppurent depuis longtemps.

L’Europe ne peut pas résister à l’amérique, mais elle a terriblement peur d’une Ukraine dévastée

Si l’Europe a maintenant à sa frontière orientale une Ukraine complètement détruite, hors de laquelle des millions de gens armés s’enfuiront pas seulement en Russie mais aussi dans l’UE, emmenant avec eux des loisirs formidables comme le trafic de drogue, d’armes et le terrorisme, l’UE n’y survivra pas. Toutefois, les républiques populaires de Novorossiya serviront de zone-tampon à la Russie.

L’Europe ne peut affronter les USA, mais elle redoute mortellement une Ukraine détruite. Par conséquent, pour la première fois dans ce conflit, Hollande et Merkel n’essayent pas juste de saboter les exigences US (en imposant des sanctions mais sans aller trop loin), mais ils entreprennent des actions d’une indépendance limitée visant à réussir un compromis – peut-être pas la paix mais au moins un cessez-le-feu en Ukraine.

Si l’Ukraine s’embrase elle se consumera vite, et si l’UE est devenue un partenaire non fiable prête sinon à se ranger dans le camp de la Russie alors du moins à prendre une position neutre, Washington, fidèle à sa stratégie, sera contraint de mettre le feu à l’Europe.

Russie n’a pas besoin d’un incendie de l’Atlantique aux Carpates (alors que les braises couvent toujours des Carpates à la Dniepr)

Il est évident qu’une série de guerres civiles et entre états sur un continent bourré d’armes de toutes sortes, où vivent un demi-milliard de personnes, est bien pire qu’une guerre civile en Ukraine. L’Atlantique sépare les USA de l’Europe. Même la Grande-Bretagne pourrait espérer s’en sortir de l’autre côté de la Manche. Mais la Russie et l’UE partagent une très longue frontière.

Il n’est pas du tout dans l’intérêt de la Russie d’avoir une conflagration s’étendant de l’Atlantique aux Carpathes quand le territoire entre les Carpathes et le Dniepr n’a pas fini de se consumer. L’autre objectif de Poutine est donc, autant que faire se peut, d’empêcher les effets les plus négatifs d’une conflagration en Ukraine et une conflagration en Europe. Parce qu’il est impossible d’entièrement prévenir une telle issue (si les USA veulent mettre le feu ils le feront), il est nécessaire d’être à même de l’éteindre rapidement pour préserver ce qui a le plus de valeur.

Afin de protéger les intérêts légitimes de la Russie, Poutine considère donc la paix comme étant d’importance vitale, parce que c’est la paix qui rendra possible d’atteindre ce but avec le maximum d’effet pour le minimum de coût. Mais parce que la paix n’est plus possible, et que les cessez-le-feu deviennent plus hypothétiques et plus fragiles, Poutine a besoin que la guerre cesse aussi vite que possible.

Rien n’a changé, la paix sur presque tous les tableaux bénéficie encore la Russie

Je veux toutefois souligner que si un compromis avait pu être atteint il y a un an selon des termes les plus favorables à l’Occident (la Russie aurait aussi atteint ses objectifs, mais plus tard – une concession mineure), cela n’est plus possible, et les conditions se dégradent progressivement. En apparence, la situation reste la même ; la paix sous presque n’importe quelles conditions demeure bénéfique à la Russie. Une seule chose a changé, mais c’est de la plus haute importance : l’opinion publique. La société russe aspire à la victoire et à la rétribution. Comme je l’ai indiqué plus haut, le pouvoir russe est d’autorité plutôt qu’autoritaire ; par conséquent l’opinion publique compte en Russie, par contraste avec les « démocraties traditionnelles ».

Poutine ne peut conserver son rôle de pivot du système que tant qu’il dispose du soutien de la majorité de la population. S’il perd ce soutien, parce qu’aucun personnage de sa stature n’a émergé de l’élite politique russe, le système perdra sa stabilité. Mais le pouvoir ne peut conserver son autorité que tant qu’il incarne avec succès les désirs des masses. Donc la défaite du Nazisme en Ukraine, même si elle est diplomatique, doit être claire et indiscutable – un compromis russe n’est possible que dans de telles conditions.

Étant donné l’équilibre général du pouvoir et quels que soient les désirs de Poutine ou les intérêts de la Russie, ainsi que les priorités et les capacités des protagonistes, une guerre qui aurait du cesser l’année dernière à l’intérieur des frontières ukrainiennes débordera certainement en Europe. L’on ne peut que chercher à deviner qui sera plus efficace – les USA avec leur bidon d’essence ou les Russes avec leur extincteur ? Mais une chose est parfaitement claire : les initiatives de paix des dirigeants russes seront limitées non par leurs désirs mais par leurs capacités réelles. Il est futile de combattre les désirs du peuple ou le cours de l’histoire ; mais quand ils coïncident, la seule chose que puisse faire un politicien avisé est de comprendre les désirs du peuple et le sens du processus historique, et d’essayer de le soutenir à tout prix.

Étant donné l’ampleur de l’incendie à venir, décider du sort de l’Ukraine est pas quelque chose d’excessivement compliqué

Les circonstance décrites ci-dessus font qu’il est hautement improbable que les promoteurs d’un état indépendant en Novorossiya verront leurs désirs comblés. Vue l’échelle de la conflagration à venir, déterminer du destin de l’Ukraine dans son ensemble n’est pas excessivement compliqué mais, en même temps, cela ne sera pas sans prix.

Ce n’est que logique que le peuple russe demande : si des Russes, que nous avons sauvés des Nazis, vivent en Novorossiya, pourquoi doivent-ils vivre dans un état séparé ? S’ils veulent vivre dans un état séparé, pourquoi la Russie devrait-elle reconstruire leurs villes et leurs usines ? À ces questions il n’y a qu’une seule réponse raisonnable : Novorossiya devrait devenir partie intégrante de la Russie (surtout parce qu’elle dispose de suffisamment de combattants, malgré le fait que la classe gouvernante soit problématique). Donc, si une partie de l’Ukraine peut rejoindre la Russie, pourquoi pas dans sa totalité ? Surtout parce que selon toute probabilité, quand cette question surviendra dans l’agenda, l’Union Européenne ne sera plus une alternative à l’Union Eurasienne (pour l’Ukraine).

Conséquemment, le choix de rejoindre la Russie sera fait par une Ukraine unie et fédérée, pas par une quelconque entité sans statut clair. Je pense qu’il est prématuré de redessiner la carte politique. Il est plus que probable que le conflit en Ukraine soit conclu avant la fin de l’année. Mais si les USA parviennent à étendre le conflit à l’UE (et ils le feront), la résolution finale des questions territoriales prendra au moins un an ou deux, peut-être plus.

Dans toute situation nous bénéficions de la paix. Dans des conditions de paix, tandis que la base de ressources de la Russie s’accroît, que de nouveaux alliés (d’anciens partenaires des USA) rejoignent son camp, et que Washington devient de plus en plus marginalisé, la restructuration territoriale deviendra beaucoup plus simple et temporairement moins importante, surtout pour ceux se faisant restructurer.


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[1Rue de Moscou où se trouve le siège de l’Administration Présidentielle de Russie.

[2Place à Moscou où se trouve le Ministère des Affaires Étrangères de Russie.

[3Premier ministre de la République autoproclamée de Donetsk

[4Premier ministre de la République autoproclamée de Lougansk

[5Georgiy Gongadze était un journaliste et metteur en scène ukrainien né en Géorgie, qui fut kidnappé et assassiné en 2000.

[6Le Scandale de la Cassette eut lieu en 2000 avec la diffusion de cassettes audio, sur lesquelles Léonid Koutchma aurait discuté du besoin de réduire Gongadze au silence pour avoir exposé de la corruption à un haut niveau.

[7En conséquence du Scandale de la Cassette, une vague de manifestations massives anti-Koutchma s’est déroulée en Ukraine en 2000-2001.

[8Benjamin Disraeli, (21 December 1804 – 19 April 1881), homme politique conservateur anglais et écrivain fut deux fois premier ministre. Il joua un rôle central dans la création du Parti Conservateur anglais, propage sa politique auprès d’un large public.Disraeli fut une voix influente dans le monde des affaires et c’est rendu célèbre pour ses batailles politiques avec le leader libéral William Ewart Gladstone,

[9Roi de la nation zouloue du 1er septembre 1873 au 4 juillet 1879. Il est entré en rébellion contre l’occupation Britannique lors de la guerre anglo-zouloue de 1879.


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