L’Asie centrale ressuscite son système commun d’approvisionnement en énergie

lundi 30 juillet 2018
par  Dmitry Bokarev

Source |New Eastern Outlook - 28 juillet 2018
traduction Yves Castay

Les titres sont de la rédaction

par Dmitry Bokarev


Les pays d’Asie centrale que sont le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan, le Turkménistan et l’Ouzbékistan ont tous un certain nombre de problèmes socio-économiques. Pourtant, ils disposent de ressources substantielles, dont l’utilisation rationnelle peut les aider à se développer rapidement, surtout s’ils combinent leurs efforts.

Une énergie incontournable

L’économie de toute nation moderne dépend de son industrie électrique, sans laquelle la croissance industrielle et socio-économique est impossible. Par conséquent, la question de l’approvisionnement énergétique des pays d’Asie centrale, qui connaissent constamment des pénuries d’énergie, devra d’abord être résolue. La construction de nouvelles centrales électriques est une nécessité évidente pour ces pays, mais cela exige des investissements financiers et du temps. Une autre façon d’améliorer la situation est de distribuer rationnellement l’électricité déjà produite.
Il est de notoriété publique que la consommation d’électricité varie selon les saisons. Par conséquent, pendant les mois froids de l’hiver, il faut beaucoup plus d’électricité pour le chauffage et l’éclairage, alors qu’en été, la consommation d’électricité diminue, ce qui entraîne un surplus d’énergie qui pourrait être gaspillé. La meilleure solution à ce problème est de réorienter cette électricité vers une autre région connaissant des pénuries d’énergie. Cela permettra non seulement d’engranger des profits, mais aussi de conserver les ressources naturelles utilisées pour produire de l’électricité.

Des installations mises en place par l’URSS laissées à l’abandon...

L’Asie centrale dispose déjà de l’infrastructure nécessaire à la mise en place d’un système d’approvisionnement énergétique commun, qui pourrait aider à distribuer l’électricité excédentaire aux régions qui connaissent des pénuries d’électricité. Ce cadre existant est la partie restante du réseau électrique commun qui fournissait de l’électricité au Kazakhstan, au Kirghizistan, au Tadjikistan, au Turkménistan et à l’Ouzbékistan à une époque où ces nations aujourd’hui souveraines étaient des républiques de l’URSS. Le système, appelé Central Asian Energy Ring (CAER), a été fondé sur les principes de distribution rationnelle des ressources en eau régionales. L’eau des grandes rivières était utilisée pour produire de l’électricité dans les centrales hydroélectriques et pour irriguer les terres agricoles. Grâce à la CAER, les cinq républiques n’ont pas connu de graves pénuries d’énergie ou d’eau pour les besoins de l’agriculture au cours de l’année.

Après la chute de l’URSS, la CAER a continué à fonctionner et même à se développer. Cependant, les désaccords entre les nations d’Asie centrale, qui ne faisaient plus partie d’un seul État et étaient forcées de gérer leur économie de manière indépendante et de gagner leur vie, ont fini par entraîner la destruction progressive du système existant. Le CAER n’était plus financé par une seule entité. Les centrales électriques et les réservoirs d’eau se trouvaient maintenant dans les territoires de cinq nations distinctes, ce qui les obligeait à essayer de créer un système de distribution équitable pour payer les ressources et les services fournis. Ces nations nouvellement établies ont échoué dans cette tâche, car chaque pays a essayé de recevoir une quantité maximale d’électricité.

Le "chacun pour soit" a aggravé la situation

Les relations politiques difficiles entre ces pays d’Asie centrale ont également joué un rôle dans l’échec du CAER. Par exemple, depuis les années 1990, immédiatement après que le Tadjikistan et l’Ouzbékistan ont déclaré leur indépendance, ces nations se sont engagées dans des conflits territoriaux. Une autre cause de conflit est devenue les ressources en eau. A l’époque soviétique, l’Ouzbékistan a connu des pénuries d’eau et a reçu sa part du Tadjikistan. En devenant une nation souveraine, le Tadjikistan a commencé à construire la centrale hydroélectrique de Rogun sur la rivière Vakhsh, ce qui pourrait limiter l’approvisionnement en eau de l’Ouzbékistan. A la suite des différends entre le Tadjikistan et l’Ouzbékistan, une " guerre froide " a commencé qui a entraîné la fermeture de la frontière entre l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, la perturbation des liaisons de transport direct et l’introduction de restrictions de voyage sous la forme d’exigences en matière de visas. En 2009, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan ont annoncé que leurs approvisionnements mutuels en électricité cesseraient. Cela a porté un sérieux coup à l’industrie électrique du Tadjikistan, car le pays a exporté l’énergie excédentaire en été et a souffert de pénuries d’électricité en hiver. Afin de produire plus d’électricité en hiver, le Tadjikistan a dirigé toutes ses ressources en eau disponibles vers ses centrales hydroélectriques en augmentant les réserves avec l’eau de ses réservoirs. Cette situation a eu un effet négatif sur l’économie ouzbèke, provoquant des inondations dans certaines de ses régions. Au début de l’été, les réserves d’eau du Tadjikistan ont été drainées, provoquant ainsi des sécheresses dans certaines régions agricoles de l’Ouzbékistan.
En outre, en 2009, le Kazakhstan a annoncé sa volonté de se déconnecter du réseau commun, accusant l’Ouzbékistan de voler des fournitures d’électricité. Le Kirghizistan s’est également retrouvé dans une position difficile, car il dépendait dans une large mesure de l’approvisionnement en électricité de l’Ouzbékistan et du Kazakhstan. Le Turkménistan a abandonné le CAER dès 2003. Ainsi, la région de l’Asie centrale, qui connaissait déjà des problèmes économiques, est maintenant confrontée à la menace d’une crise énergétique massive.

Après l’arrêt des activités de la CAER, tous les anciens États membres de ce projet ont commencé à construire de nouvelles centrales électriques afin de répondre à leurs propres besoins énergétiques indépendamment de leurs voisins. Ainsi, en 2009, la ligne de transmission de l’Ouzbékistan Guzar-Surhan a été mise en ligne. Elle a permis à la nation de compléter son propre "anneau énergétique" et de se passer de l’approvisionnement énergétique du Tadjikistan. En 2012, le Kirghizistan, dans son désir d’arrêter de dépendre de l’approvisionnement en électricité de l’Ouzbékistan et du Kazakhstan, a commencé à construire les sous-stations de Datka et de Kemin. La ligne de transmission Datka-Kemin est devenue opérationnelle en 2015. Le Tadjikistan, quant à lui, a renforcé ses efforts de construction pour achever la centrale hydroélectrique de Rogun, qui devrait entrer en service en 2018.

Barrage de Rogoun en construction (Tadjikistan)

La ressuscitation du CAER en bonne voie

Malgré l’augmentation indépendante de leurs capacités de production d’électricité, de nombreux secteurs de ces économies d’Asie centrale connaissent encore des pénuries d’énergie. Finalement, les dirigeants de ces nations souveraines d’Asie centrale ont compris qu’un système commun d’approvisionnement en énergie devait être ressuscité, car il leur permettrait d’échanger leurs surplus d’électricité. En 2014, les négociations sur la ressuscitation du CAER reliant le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan ont commencé. Toutefois, il n’a pas été possible de rétablir l’ancien système sans la participation de l’Ouzbékistan. Fin 2016, il y a eu une véritable percée dans cette situation, lorsque Shavkat Mirziyoyev est devenu président de l’Ouzbékistan et a commencé à reconstruire les relations avec le Tadjikistan. Les voyages aériens entre les deux pays ont repris et les exigences en matière de visas ont été annulées. Simultanément, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan ont commencé à négocier activement l’adhésion à leurs systèmes d’approvisionnement énergétique.

En mai 2017, les ministres de l’énergie des pays d’Asie centrale se sont réunis à Douchanbé et ont discuté, entre autres, de la possibilité de ressusciter le CAER. L’idée que, avec l’accord de toutes les parties concernées, le système peut devenir opérationnel dans deux ans a été exprimée au cours de la réunion.
En août 2017, des progrès ont été réalisés dans la reconnexion des réseaux électriques du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan. Selon le ministre de l’énergie du Tadjikistan, Usmonali Uzmonzoda, son pays dispose de ressources suffisantes pour fournir de l’électricité à l’Ouzbékistan, au Kazakhstan et au Turkménistan. Les réseaux électriques, nécessaires à ces fins, n’ont pas été utilisés depuis un certain nombre d’années, mais ils sont toujours en état de fonctionnement.
En mars 2018, le président ouzbek Shavkat Mirziyoyev s’est rendu au Tadjikistan, où un accord sur la fourniture mutuelle d’électricité a été signé.
En avril 2018, la ligne de transmission Regar-Gulcha est entrée en service et a connecté les réseaux d’énergie des deux pays. Après une interruption de neuf ans, le Tadjikistan a recommencé à fournir de l’électricité à l’Ouzbékistan, ce qui est devenu un important tremplin vers la résurrection de la CAER.

Pour ne pas revivre les malheureux événements de ces dernières années, les cinq pays d’Asie centrale doivent clairement résoudre une multitude de questions complexes. Ils doivent encore éliminer toute incompatibilité entre leurs systèmes d’approvisionnement énergétique, se mettre d’accord sur les politiques tarifaires, résoudre la question de savoir si les ressources en eau sont des biens échangeables ou des ressources communes, etc. Néanmoins, ces pays d’Asie centrale ont clairement manifesté leur intérêt pour ce projet, qui a déjà donné quelques résultats.

Dmitry Bokarev, observateur politique, exclusivement pour le magazine en ligne "New Eastern


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