Des sénateurs républicains présentent un projet de loi visant à étouffer l’indépendance de l’Europe.

lundi 23 juillet 2018
par  Alex Gorka

Source | Strategic Culture Foundation - 20 juillet 2018
traduction Yves Castay

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par Alex Gorka


Le 19 juillet dernier, lors d’une réunion [1]avec les ambassadeurs et les représentants permanents de la Russie, le président Vladimir Poutine a déclaré que " les principes de concurrence et d’ouverture dans le commerce mondial sont de plus en plus remplacés par le protectionnisme, tandis que les gains économiques et l’opportunisme sont remplacés par des programmes partisans et des pressions politiques. Les liens économiques et la liberté d’entreprendre sont politisés." Il estime que la Russie doit contrer cette tendance et qu’il y a suffisamment de faits pour étayer son point de vue.

Mettre l’Europe au pieds du mur

Il y a actuellement aux États-Unis un important groupe de législateurs qui se démène pour soutenir tout ce qui pourrait nuire à la Russie et pour cela mettre l’Europe au pied du mur. Leur cible est le projet gazier Nord Stream 2 qui est un gazoduc qui reliera sous la mer Baltique la Russie à l’Allemagne pour une capacité annuelle de 55 milliards de mètres cubes [2].
Cette coentreprise entre le géant russe de l’énergie Gazprom et la société française Engie, la société autrichienne OMV AG, la British-Danish Royal Dutch Shell et les sociétés allemande Uniper et Wintershall devrait être opérationnelle d’ici la fin de 2019. Le président américain a le pouvoir d’imposer des sanctions sur le projet en vertu de la loi sur les sanctions de la CAATSA  [3], mais il y a un risque qu’il ne le fasse pas. C’est pourquoi certains législateurs américains estiment qu’il faudrait rectifier la situation en rendant ces mesures punitives obligatoires.

Des "conseils" très intéressés et une législation ad hoc

Le 18 juillet, le sénateur John Barrasso (R-Wyo.) a présenté un projet de loi, co-parrainé par Sens. Cory Gardner (R-Colo.) et Steve Daines (R-Mont.), pour permettre aux États membres de l’OTAN "d’échapper à la coercition et à la manipulation politique de la Russie". C’est abusif, car personne en Europe n’a demandé une telle "aide". Le site Web du sénateur affirme que " l’Energy Security Cooperation with Allied Partners in Europe Act, ou " ESCAPE Act ", renforce la sécurité énergétique des membres de l’OTAN en fournissant à ces pays une énergie américaine fiable, sur laquelle ils peuvent compter. Elle impose également des sanctions vis à vis du gazoduc Nord Stream 2 qui transporterait du gaz naturel directement de la Russie vers l’Allemagne, ainsi que sur d’autres gazoducs russes d’exportation d’énergie".

En bref, la législation vise à fournir aux Européens des conseils sur ce qu’ils doivent faire, car il est clair qu’ils n’ont pas la capacité de comprendre ce qui est bon pour eux sans bénéficier de conseils très précieux des États-Unis. Ils ne voient tout simplement pas la nécessité de "diversifier leurs approvisionnements et leurs routes énergétiques afin d’améliorer leur sécurité énergétique", ni comment l’insidieux "le président russe Vladimir Poutine utilise le gaz naturel de son pays pour "extorquer et menacer" les alliés américains. Assez crédules pour être facilement manipulés, les Européens sont trop myopes pour se rendre compte qu’ils sont "menacés". Pourtant le gaz ne représente qu’environ 20 % du bouquet énergétique total de l’Allemagne, mais les Américains sont disposés à ignorer cet aspect gênant. Prenons l’Allemagne par exemple. Elle reçoit entre 50 et 75 % de son approvisionnement en gaz de la Russie. Le président américain Donald Trump a critiqué Berlin lors du sommet de l’OTAN de juillet pour sa dépendance à l’égard des approvisionnements russes en pétrole et en gaz, qui sont "inappropriés" et rendent Berlin "captive" de Moscou. Cela ne peut plus durer et leur ami américain est déterminé à y mettre fin et à renforcer la position dure du président par le biais de la législation. Le gaz ne représente qu’environ 20 % du bouquet énergétique total de l’Allemagne, mais les Américains sont heureux d’ignorer cet inconvénient.

M. Barrasso n’a pas perdu de temps pour lancer un projet visant à empêcher ses amis européens de tomber dans le piège tendu par ces rusés de russes qui osent offrir l’énergie stable et bon marché dont l’Europe a tant besoin pour améliorer ses performances économiques.. La meilleure façon de le faire est de punir l’UE (pour son propre bien), en autorisant des sanctions obligatoires sur le projet gazier Nord Stream 2, tout en promouvant les exportations américaines de gaz naturel liquéfié (GNL). La législation comprend un certain nombre d’exigences qui obligent l’administration à exercer des pressions sur les Européens. "Donner un coup de main" à ceux qui ne le demandent pas est un moyen de les forcer à se conformer.

Les intérêts de l’Europe ne sont pas ceux des États-Unis

La politique américaine va évidemment à l’encontre des intérêts de l’UE, qui n’a pas besoin du tout du GNL américain, puisque ses membres sont reliés par gazoduc à la Russie, à la Norvège et à l’Algérie. C’est moins cher et beaucoup plus fiable. L’Europe est loin d’être totalement dépendante de Nord Stream. Elle dispose d’options compétitives, mais la demande de gaz en Europe augmente, ce qui souligne l’importance d’une baisse des prix. Le gaz russe livré sous la mer peut compenser le déclin de la production au Royaume-Uni, aux Pays-Bas et au Danemark. Il convient de noter que le Nord Stream 1 était déjà utilisé à pleine capacité en 2018. L’Europe aura besoin de 120 milliards de mètres cubes (Gm3) supplémentaires de gaz importé d’ici 2035.

Les exportations de gaz russe vers l’Europe ont augmenté de 8,1 % l’an dernier pour atteindre un niveau record de 193,9 milliards de mètres cubes (Gm3), malgré une concurrence croissante. Plus de 670 entreprises de 23 pays sont impliquées dans le projet. Grâce à ces investissements, l’Allemagne, à elle seule, bénéficiera économiquement de plus de deux milliards d’euros et de 13 000 emplois à plein temps. Ces effets positifs seront encore plus importants pendant la phase de construction. Les choses peuvent changer au fil du temps, mais à l’heure actuelle, le GNL n’est pas aussi intéressant économiquement que le gaz transporté par gazoduc, en raison du temps nécessaire pour le transport par mer, la re-gazéification et le stockage. L’Europe doit dépenser de l’argent pour construire des installations afin d’augmenter le nombre de ports capables de recevoir et de retraiter le GNL. C’est beaucoup de temps et d’efforts.

Le droit de l’Europe à prendre ses propres décisions est en jeu alors que la bataille en cours pour Nord Stream 2 s’intensifie. L’Europe a les outils pour résister à la pression américaine. Il ne fait aucun doute que le projet de loi sera soumis au Congrès par le biais d’un processus accéléré, mais il peut être combattu. Une forte résistance européenne pourrait faire réfléchir à deux fois le législateur américain avant d’apporter son soutien à un projet de loi limitant les prérogatives du président américain en matière de politique étrangère.

C’est le moment pour l’UE de rester debout et de refuser de céder à la pression directe. Il s’agit de choisir entre une Europe forte et indépendante, capable de défendre ses propres intérêts et son indépendance, ou une marionnette sur une corde dansant sur la musique de Washington.

Alex Gorka


[2Ce gazoduc empruntera quasiment le même trajet sous-marin que l’actuel North Stream 1 en service

[3Le 2 août 2017, le Président a signé la loi "Countering America’s Adversaries Through Sanctions Act" ou CAATSA qui, entre autres, impose de nouvelles sanctions à l’Iran, à la Russie et à la Corée du Nord.


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