Les perspectives du projet de Route maritime du Nord

samedi 21 juillet 2018
par  Dmitry Bokarev

Source | New Eastern Outlook - 14 juillet 2018
traduction Yves Castay

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par Dmitry Bokarev


L’une des ressources les plus importantes que possède la Russie est son territoire. La position unique de la Fédération de Russie, son immense étendue d’est en ouest et l’accès aux océans Pacifique et Arctique pourraient permettre à la Russie de créer sur son territoire des voies de transport uniques d’importance mondiale et de devenir l’un des centres les plus importants du commerce mondial.

Une nouvelle voie de navigation entre l’Europe et l’Asie.

Parmi les projets de transport moderne les plus prometteurs, la Route Maritime du Nord (NSR) [1] est digne d’être mentionnée. Cette artère de transport prend sa source dans les eaux du Pacifique de la Fédération de Russie, longe toute la côte nord de la Russie et donne accès aux eaux territoriales des pays d’Europe du Nord et à l’océan Atlantique.

Depuis l’époque soviétique jusqu’à aujourd’hui, la Route Maritime du Nord a été utilisée pour les besoins internes de la Russie. Par cet itinéraire, les fournitures nécessaires aux habitants des territoires du Nord sont livrées avec les équipements pour les travailleurs des sites industriels, qui expédient les ressources extraites. Cependant, à notre époque, la NSR pourrait avoir une autre application tout aussi importante : elle pourrait devenir une nouvelle et importante voie stratégique de navigation entre l’Europe et l’Asie.

L’intégration économique des États de l’Eurasie.

Dans le contexte de la mondialisation, du développement du commerce et de l’intégration économique des régions du monde, il est fondamental de créer des itinéraires de transport internationaux, de les doter d’infrastructures et de les entretenir. Ainsi, par exemple, la République de Singapour, membre des Quatre Tigres asiatiques [2], doit en grande partie sa prospérité à sa situation favorable dans le détroit de Malacca - la bande étroite d’une route maritime entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie de l’Est, que traverse jusqu’à un quart de tout le fret maritime de la planète. Il est intéressant de noter que ce n’est pas seulement une question d’emplacement (il y a d’autres pays avec des ports dans le détroit de Malacca), mais aussi que Singapour n’a jamais lésiné quand il a s’agit de construire des infrastructures, et en conséquence, elle a l’un des quatre plus grands ports maritimes du monde.

Le début de l’initiative chinoise de la Nouvelle Route de la Soie [3] en 2013 pourrait être appelé le début d’une nouvelle époque dans l’histoire du transport mondial et de l’intégration économique. L’objectif de la BRI est d’unir en un seul système les principales voies de transport de l’Eurasie, de l’Afrique et, en fin de compte, de la planète entière, tant terrestres que maritimes dans le cadre du sous-projet dit "La Route Maritime de la Soie du XXIe siècle".
La Russie, qui rêvait depuis longtemps de l’intégration économique des États de l’Eurasie, a apporté beaucoup d’enthousiasme à la BRI. Aujourd’hui encore, la Fédération de Russie joue un rôle important au sein de la BRI, grâce à sa situation géographique et à son réseau ferroviaire développé. Le chemin de fer russe transsibérien [4]] est particulièrement important pour la connectivité entre l’Europe et l’Asie ; le plus long chemin de fer au monde, il relie l’Extrême-Orient et la partie européenne de la Russie, et possède des branches allant vers l’Asie centrale. Cependant, malgré toute son importance, la TSR n’est pas la seule artère ferroviaire d’importance eurasienne. Une liaison ferroviaire entre l’Eurasie orientale et occidentale est également possible à travers les pays d’Asie centrale. Par conséquent, les chemins de fer du Kazakhstan sont une partie importante de la BRI.

Avantages et faiblesses de la Route Maritime du Nord

La route véritablement unique que la Russie peut offrir à ses partenaires de la BRI est la Route Maritime du Nord (NSR). Si l’infrastructure nécessaire à l’entretien d’un grand nombre de navires était créée sur toute la longueur de cette route maritime, elle pourrait alors devenir l’une des routes maritimes les plus importantes de la planète. Le trajet de la Route Maritime du Nord qui relie, en passant par l’océan Indien, l’extrémité orientale de l’Eurasie à l’Europe est sensiblement plus court que la route maritime traditionnelle. Pour se rendre dans les pays scandinaves à partir de la Chine par la route du sud, un navire doit parcourir plus de 23 000 km, alors qu’en utilisant la NSR , cette distance tombe à 14 000 km.

Un autre avantage de la NSR est la sécurité. La route du sud passe par plusieurs endroits étroits - par exemple, le détroit de Malacca mentionné ci-dessus, le détroit de Bab-el-Mandeb [5], et d’autres. Dans l’éventualité d’une action militaire, ces sections pourraient être bloquées par de petites forces armées. En outre, à Malacca, et plus particulièrement dans le détroit de Bab-el-Mandeb, il existe une tradition de forte activité pirate et à laquelle s’est ajoutée ces dernières années l’importante question de la menace terroriste. En ce qui concerne la NSR, elle traverse les eaux territoriales calmes de la Russie, ce qui peut garantir la sécurité de tous les navires étrangers.
Quant aux faiblesses de la NSR, on peux inclure les conditions environnementales difficiles. Pour traverser les mers de l’océan Arctique, les navires marchands peuvent avoir besoin de brise-glace pour les escorter, ce qui augmente le coût du transport des marchandises. En outre, la NSR longe des régions faiblement peuplées et, jusqu’à présent, il n’y a pas assez de ports d’escale pour le transbordement et la réparation navale, si nécessaire.La création de l’infrastructure nécessaire pour transformer la NSR en une route confortable et fiable pour le fret commercial, et pas seulement pour les conquérants professionnels du Nord, est l’un des défis les plus importants de la Russie.

La "Route de la Soie sur glace"

Dans son message du 1er mars 2018 à l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie le président russe Vladimir Poutine a déjà exprimé cette idée. Selon lui, la NSR doit devenir une clé du développement de l’Arctique russe et de l’Extrême-Orient. Il faut en faire une artère de transport mondial et porter le trafic de fret à 80 millions de tonnes par an d’ici 2025.
La NSR devrait devenir ainsi un élément important du système de transport mondial, création pour laquelle la Chine a lancé le projet de la Nouvelle Route de la Soie (ou BRI). Parce que les points de vue de la Russie et de la Chine sur l’intégration eurasienne sont tout à fait cohérents, la Russie a décidé d’inviter ses partenaires chinois à travailler à l’amélioration de la NSR.
Une réunion s’est tenue en mai 2017 entre les chefs des Affaires étrangères de Russie et de la République Populaire de Chine, au cours de laquelle les deux parties se sont engagées à entamer des travaux conjoints sur le projet de la "Route de la Soie sur glace". La première étape nécessite la restauration d’un certain nombre de ports de la Route Maritime du Nord et éventuellement la construction de plusieurs autres nouveaux ports. Le projet a déjà attiré plusieurs investisseurs chinois, tels que la Banque de développement du gouvernement, la Banque industrielle et commerciale de Chine, le Silk Road Fund [6], et d’autres, qui ont déjà contribué 19 millions de dollars au développement de la Route Maritime du Nord.

Pour la Russie, le développement de la Route Maritime du Nord pourrait donner une forte impulsion au développement de ses régions septentrionales et de leurs vastes ressources, et recevoir des profits de transit considérables. Pour la Chine, il y a la possibilité d’utiliser la voie maritime la plus courte vers l’Europe. Pour elle, le succès des travaux sur la NSR pourrait assurer sa sécurité énergétique. En effet l’économie chinoise est fortement tributaire des importations d’hydrocarbures en provenance des pays du Moyen-Orient, qui effectuent des livraisons maritimes via le détroit de Malacca. Comme cela a été mentionné plus haut, en cas d’escalade d’un conflit entre la Chine et l’un de ses adversaires, les États-Unis par exemple, le détroit de Malacca ou d’autres parties de la route maritime méridionale pourrait être bloqué. Dans un tel cas, la Route Maritime du Nord pourrait devenir la voie alternative pour les livraisons d’énergie à la Chine (dans ce cas, le voyage des pétroliers du Moyen-Orient vers la Chine via la Route Maritime du Nord est d’une longueur similaire à celle du voyage qu’ils font actuellement).

Une telle garantie de sécurité pourrait même renforcer la position de la Chine dans le Pacifique et affaiblir la position des États-Unis et de ses alliés. Il convient également de noter que la NSR contribuera généralement à l’intensification du commerce mondial. Un voyage aussi court entre le Pacifique et l’Europe n’intéressera pas seulement la Chine, mais aussi le Japon, la Corée, les États-Unis et d’autres pays de la région. De cette façon, la transformation de la la Route Maritime du Nord en une artère de transport animée pourrait avoir une importance énorme pour la Russie, la Chine, le continent eurasien et le monde entier.

Dmitry Bokarev


[1Tout au long de cet article nous utiliserons, soit l’acronyme anglais -NSR- soit sa traduction française "Route Maritime du Nord". Ndlr

[2Les Quatre Tigres asiatiques : la Corée du Sud, Hong Kong, Singapour et Taïwan

[3En anglais : Belt and Road Initiative : l’acronyme anglais -BRI- sera utilisé dans la suite de l’article

[4L’acronyme utilisé dans la suite de l’article est l’acronyme anglais -TSR- pour Trans Siberian Railways

[5Bab-el-Mandeb, littéralement la « porte des lamentations » en arabe, est le détroit séparant Djibouti et le Yémen, la péninsule arabique et l’Afrique et qui relie la mer Rouge au golfe d’Aden, dans l’océan Indien. C’est à la fois un emplacement stratégique important et l’un des couloirs de navigation les plus fréquentés au monde.

[6Le Silk Road Fund ou Fond de la Route de la Soie est un mécanisme financier (un fond souverain) mis en place par la Chine pour financer la nouvelle Route de la Soie.


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