Le retrait des États-Unis de l’accord nucléaire iranien mine le régime de non-prolifération.

dimanche 13 mai 2018
par  Arkady Savitsky

Source | Strategic Culture Foundation - 13 mai 2018
traduction Yves Castay
par Arkady Savitsky


La décision du président Trump de se retirer de l’accord nucléaire iranien a de nombreuses implications. Elle jette le doute sur l’avenir du régime de non-prolifération. Cela pourrait déclencher une réaction en chaîne.
Voici le premier résultat : alors que l’Iran menaçait de reprendre l’enrichissement de l’uranium si les États-Unis se retiraient, l’Arabie Saoudite a averti qu’elle allait se doter de l’arme nucléaire [1].

Le programme nucléaire iranien est une réponse à la menace potentielle que représente la capacité conventionnelle de l’Amérique. Téhéran veut aussi dissuader Israël. Le programme nucléaire de la Corée du Nord a incité la Corée du Sud et le Japon à réfléchir à l’idée d’armes nucléaires. C’est ainsi que les réactions en chaîne commencent. Les acquisitions nucléaires d’un État poussent ses adversaires à faire de même. Et une fois cette capacité acquise, il n’y a que peu de chances de revenir en arrière.

Le Brésil, l’Égypte et l’Argentine ont interrompu leurs programmes avant, et non après, qu’ils aient la capacité de produire des armes nucléaires. L’Afrique du Sud est la seule nation à avoir éliminé son arsenal existant, aussi petit soit-il.
Les deux Corées se rapprochent et le sommet Trump-Kim Jong-un à Singapour suscite de grandes attentes. Il est évident que les tensions s’apaisent, mais rien n’indique que Pyongyang est prêt à éliminer ses stocks nucléaires. La Corée du Nord peut réduire son programme, mais pas désarmer. Elle se souvient bien des leçons de l’Irak et de la Libye, qui ont annulé leurs programmes nucléaires pour être attaqués par la suite. Le droit international n’a pas réussi à les protéger. Les interventions étrangères menées par les États-Unis qui contournent l’ONU incitent d’autres pays à considérer la capacité nucléaire comme le seul moyen de dissuasion réellement efficace. Les armes nucléaires semblent être le seul moyen de protéger la sécurité nationale.

Les États-Unis n’ont pas fait grand-chose pour empêcher l’Inde et le Pakistan d’acquérir des armes atomiques ou pour les punir d’être passés au nucléaire. Il a comploté pour aider Israël avec son programme. Mais elle a menacé de faire la guerre à la Corée du Nord et se range du côté d’Israël contre l’Iran. Cette approche du problème de la prolifération est-elle cohérente ? Certainement pas. Il n’y a pas de politique clairement définie. Elle est basée sur le principe selon lequel "ce qui me convient est bien et ce qui ne me convient pas est mal".

Les États-Unis violent actuellement le Traité de non-prolifération des armes nucléaires (TNP) [2] en menant des "missions nucléaires conjointes" avec leurs alliés européens [3]. Le déploiement du nouveau véhicule nucléaire B61-12 est prévu en Europe vers 2020. Il sera livré par des avions F-15 ou F-16 construits aux États-Unis ou par des chasseurs Tornado construits en Europe. Les avions sont exploités par des équipages belges, néerlandais, allemands, italiens et américains. Les bombes seront adaptées pour que les F-35 furtifs puissent rejoindre les forces aériennes des alliés européens. Beaucoup d’entraînement conjoint est prévu afin de préparer les équipages de plusieurs nations à l’utilisation de ces munitions nucléaires en temps de guerre. Ces activités conjointes ont lieu pendant l’exercice annuel Steadfast Noon de l’OTAN. La Finlande, pays non membre de l’OTAN, étudie la possibilité d’acheter le F-35 à capacité nucléaire.

Ainsi, les États non nucléaires sont enfermés dans une position d’armes nucléaires. Les articles I et II du Traité stipulent que les nations ne peuvent "transférer à quelque destinataire que ce soit des armes nucléaires" ou céder le contrôle de ces armes. Le fait que cela soit violé est incontestable, mais l’US 2018 Nuclear Posture Review envisage d’étendre cette pratique.

Le F-35 qui a été fourni à Israël, qui n’est pas signataire du TNP, est un ajout à la branche aérienne de la triade nucléaire. Même les alliés de l’OTAN n’ont pas le droit de mettre à jour ou d’apporter des modifications à l’avion sans l’autorisation des États-Unis. Israël est la seule exception à cette règle. Il est autorisé à installer tous les systèmes qu’il veut, y compris ceux qui permettraient à l’avion de transporter des munitions nucléaires de fabrication israélienne. Si ce n’est pas une violation du TNP, qu’est-ce que c’est ?
 Les États-Unis sont la seule puissance à déployer des armes nucléaires à l’étranger. C’est la définition de la prolifération. Le président américain Donald Trump a avancé l’idée que d’autres pays, comme le Japon et la Corée du Sud, pourraient avoir besoin de développer leurs propres armes nucléaires. Cela revient à demander aux autres États parties au TNP de renoncer à leurs engagements et d’accélérer l’érosion du régime de non-prolifération.

C’est une période difficile pour la maîtrise des armements. L’érosion du TNP compliquera grandement les perspectives d’accords stratégiques en matière d’armement entre les États-Unis et la Russie. Le contrôle mondial des armes nucléaires est essentiel pour progresser. La réaction en chaîne mentionnée ci-dessus peut réduire tous les espoirs à néant. Le non-respect par les États-Unis de leurs engagements au titre du TNP est une question suffisamment grave pour être inscrite à l’ordre du jour de la Conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires de 2020.

Notes


[1Adel Al Jubeir, ministre des Affaires étrangères d’Arabie Saoudite, a déclaré récemment sur CNN que si Téhéran se saisissait du retrait de Washington de l’accord conclu avec l’Iran en 2015 pour reprendre un programme d’armement nucléaire, alors, "nous ferons tout ce que nous pouvons pour faire de même."

[2Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP)
Le TNP est un traité international historique dont l’objectif est de prévenir la prolifération des armes nucléaires et de la technologie des armes nucléaires, de promouvoir la coopération en matière d’utilisation pacifique de l’énergie nucléaire et de promouvoir le désarmement nucléaire et le désarmement général et complet. Le Traité représente le seul engagement contraignant d’un traité multilatéral en faveur de l’objectif de désarmement des États dotés d’armes nucléaires.
Ouvert à la signature en 1968, le Traité est entré en vigueur en 1970. Le 11 mai 1995, le traité a été prorogé indéfiniment. Au total, 191 États ont adhéré au Traité, y compris les cinq États dotés d’armes nucléaires. Plus de pays ont ratifié le TNP que tout autre accord de limitation des armements et de désarmement, ce qui témoigne de l’importance du Traité.

[3L’OTAN mène un exercice militaire nucléaire semi-secret.
18 octobre 2017 (EIRNS) - L’OTAN a commencé son exercice nucléaire annuel, "Steadfast Noon", si ce n’est pas en secret, certainement avec un profil très bas, puisqu’il n’a pas été annoncé haut et fort comme le sont habituellement les exercices de l’OTAN. L’exercice a commencé hier à la base aérienne de Kleine Brogel en Belgique et à la base aérienne de Buchel en Allemagne, deux des quelque six bases aériennes en Europe où les États-Unis stockent 150-200 bombes nucléaires B-61. Au cours de l’exercice, des équipages de F-16 belges et de Tornados allemands, et probablement aussi des États-Unis et de l’Italie, s’exerceront à effectuer des missions nucléaires. Les F-16 polonais et les Gripens de l’armée de l’air tchèque participeraient également à des rôles de soutien.


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