L’anglais détruit notre pensée

Interviews du Point et de Paris Match
mercredi 15 mars 2017
par  Claude Hagège

Source |Le Point - le 19 janvier 2012


Dans "Contre la pensée unique" (Odile Jacob), Claude Hagège, professeur au Collège de France, pourfend l’anglais comme vecteur de pensée unique et en appelle au sursaut.

"Contre la pensée unique", de Claude Hagège, professeur au Collège de France (éditions Odile Jacob). © Baltel Sipa

Propos recueillis par Victoria Gairin

Le Point : Vous affirmez que la propagation d’une langue engendre une pensée unique. Pourquoi ?
Claude Hagège : Attention, la propagation d’une langue en général - et ce fut le cas du latin pendant des siècles en Europe et au-delà - n’implique pas de danger d’homogénéisation de la pensée. Elle a, bien au contraire, favorisé sa multiplicité. Mon propos ne concerne pas n’importe quelle langue, mais l’anglais. L’anglais, dont la diffusion mondiale est accompagnée d’une certaine idéologie néolibérale, dont l’ensemble du monde est à la fois l’auteur et la victime. La propagation d’une langue n’est pas nécessairement négative. Elle peut servir les besoins ou les désirs d’une population, comme ce fut le cas des langues véhiculaires de vaste diffusion.
N’est-ce pas le cas de l’anglais, justement ?
Absolument. À ceci près que les contenus culturels véhiculés par la langue anglaise apportent avec eux une certaine conception du monde, à laquelle on n’est pas obligé d’adhérer. La musique pop, par exemple, ou bien le rock sont à mes yeux un instrument de très forte homogénéisation du monde et de stérilisation de la créativité.
N’est-ce pas un peu exagéré ?
Pas du tout. Il n’y a qu’à voir la tête de mes étudiants lorsque je leur traduis les chansons à la mode en ce moment ! Il est profondément déculturant d’adhérer à un mode de pensée sans pour autant nécessairement le comprendre.
Vos craintes ne sont donc pas spécifiquement liées à l’anglais... Et si des morceaux chinois déferlaient sur nos ondes dans quelques années ?
En effet, la pensée unique n’est pas attachée par essence à une langue en particulier. Le chinois est d’ailleurs en passe de devenir une langue à diffusion mondiale, avec ses 1 200 instituts Confucius à travers le monde. À l’avenant de leur montée en puissance économique et politique, les Chinois sont en train de faire tout ce qu’ils peuvent pour répandre leur langue et leur culture. Il s’agit ni plus ni moins d’une attitude d’affrontement contre l’anglais afin d’en offrir une alternative. Le chinois pourrait donc à son tour parfaitement diffuser des contenus qui finiraient par répandre une certaine forme de pensée unique.
Est-il idéaliste de croire en une superposition des cultures ?
C’est un vœu tout à fait méritoire. Mais en partie illusoire. Les cultures ne se greffent pas les unes aux autres ; elles s’affrontent. Et, au risque de vous décevoir, la coexistence pacifique n’est pas au programme. La Chine conçoit la diffusion de sa culture et de sa langue de manière offensive, et non pas comme un simple effort vers la sinisation du monde, en réponse à l’américanisation. Bien sûr, certains vous diront que l’affrontement des cultures est un enrichissement permanent. Lorsqu’on est adulte, peut-être. Mais les enfants ? Ont-ils les armes de la critique pour faire leurs propres choix ? Je suis contre l’idée d’imposer l’anglais comme langue unique enseignée à l’école primaire. Les enfants devraient, dès l’âge de 5 ans, se familiariser avec plusieurs langues à large diffusion, comme l’italien, l’allemand, le portugais ou l’espagnol. Les enfants de l’Allemagne nazie recevaient l’idéologie à l’école.
Justement, la culture soviétique a bien été imposée aux pays de l’ex-URSS...
Mais on ne leur imposait pas de parler russe ! C’était certes la langue de l’Union, mais le lituanien, le letton, le roumain, l’ukrainien, le biélorusse étaient-ils pour autant pourchassés ? Aucun effort n’a jamais été fait pour briser l’attachement des peuples à leur langue maternelle. Avec le rejet du communisme et du marxisme, le russe a été boudé quelque temps. Mais, après cette période de désaffection consécutive à la dislocation de l’Union soviétique, il reprend peu à peu sa valeur de langue régionale, qui le caractérisait déjà à l’époque des tsars. Si vous vous rendez aujourd’hui dans les républiques musulmanes d’Asie centrale, vous vous apercevrez que ce ne sont pas forcément des gens de 30 ou 40 ans qui parlent le russe. Les enfants l’apprennent aussi à l’école. De la même manière, en Estonie, on parle, bien sûr, l’estonien, mais le russe est bien plus important en termes de diffusion. Idem au Kazakhstan ou en Ukraine. Les langues nationales ont-elles pour autant disparu ? Elles sont encore très vivaces.
Alors, pourquoi le français devrait-il se sentir menacé ?
Parce que le russe, même à l’apogée de la puissance soviétique sous Brejnev, n’a jamais eu pour vocation de devenir une langue mondiale. Naturellement, il y a eu une tentative de diffusion de la culture et de la langue russes dans les démocraties populaires, et dans les États satellites - le "glacis de l’URSS" - on enseignait le russe à l’école. Mais, pour autant, on n’a jamais empêché d’apprendre le hongrois à Budapest ou le roumain à Bucarest ! Or, la vocation de l’anglais depuis la victoire de 1945 et jusqu’aux années 80, quand le monde a commencé à remettre en question la domination américaine, était planétaire.
Mais aujourd’hui, à l’heure où l’on annonce le déclin américain, à quoi bon s’inquiéter ?
En dépit du déclin évident, la force de résurgence reste extrêmement puissante. Regardez le monde dans lequel on vit : nos valeurs, nos comportements, le commerce... J’ai appris récemment que certaines entreprises françaises demandaient à leurs salariés de soumettre leurs requêtes administratives en anglais ! Autrement dit, la propagation ne relève plus des États-Unis eux-mêmes, mais des pays concernés, qui deviennent demandeurs et promoteurs de la pensée unique. Regardez Bruxelles et les institutions européennes : tout s’effectue en anglais. Et les écoles de commerce ? Il s’est passé en France le même phénomène que pour les grandes inventions. On a créé des besoins qui n’existaient pas par les instruments mêmes qui étaient destinés à les combler. La profession de manager ne correspond en rien à une réalité française.
N’êtes-vous pas un peu réactionnaire ?
C’est incroyable que le fait de promouvoir une identité nationale s’apparente à jouer le jeu des partis de droite ! La défense des identités nationales est une idée républicaine et parfaitement démocratique. Pensez à la Révolution. La langue française n’apparaît-elle pas dans la Déclaration des droits de l’homme comme porteuse de liberté ? C’est le contraire même de la réaction. Dans mon livre, je ne défends pas une langue imposée, mais plutôt la diversité des langues.
Diffuser les mots, est-ce nécessairement en partager l’idée ?
Je ne fais que reprendre l’idée de Carter ou de Brzezinski : on ne doit pas sous-estimer la lutte idéologique. Ce que les Américains appellent soft power. Un pouvoir non plus fondé sur les armes, mais sur des contenus, dont les Américains se sont aperçus qu’ils étaient bien plus efficaces que l’affrontement physique. Lorsque vous diffusez les mots, vous diffusez les contenus qu’ils véhiculent. Ainsi, je n’emploie jamais les termes de "planning" ou de "timing", qui, même pour un Anglo-Saxon, ne signifient pas "programme". Il vaut mieux dire schedule. De la même façon, un "dancing" n’est pas plus un mot anglais que français pour désigner un endroit pour danser. Il désigne en effet une action, et non un lieu ! Le risque est de perdre les deux langues, sa langue maternelle et celle d’emprunt. Tout cela parce qu’une expression est à la mode. Pardon, je devrais dire "tendance", comme on dit maintenant... Ce mot qu’on croit français, mais qui vient de "tendancy". Même "mode" est démodé, vous imaginez !
Mais quel mot de notre lexique n’emprunte pas à d’autres langues ? N’est-ce pas l’essence même d’une langue d’évoluer ?
Vous avez raison. Le français est à 90 % latin. Évidemment, les langues vivent d’emprunts. Mais c’est un phénomène à évaluer en fonction d’un seuil. En deçà de 7 à 10 %, l’emprunt est vivant, alimente et enrichit. De 10 à 15 %, on est sur le chemin de l’indigestion. Au-delà de 25 %, on doit craindre une menace. À partir de 70 %, on parlera davantage de substitution.
L’invasion de l’anglais n’est peut-être qu’éphémère...
S’il s’agit d’expressions pour désigner certains comportements, oui. Les emprunts d’indices économiques pourraient parfaitement s’évaporer si ces valeurs disparaissaient. Mais, précisément, le néolibéralisme, avec son vocabulaire des affaires, du commerce et son obsession du rendement et de l’argent, s’installe pleinement dans l’histoire.


« L’anglais détruit notre pensée »

Source : PARIS MATCH, du 26 janvier au 1er février 2012
 Claude Hagège Frappe fort. À 76 ans, le linguiste s’érige « Contre la pensée unique », véhiculée par l’anglo-américain. Et en appelle à l’esprit de résistance.
 
La diversité des langues est un des bienfaits de l’humanité. Ensuite, lorsqu’on utilise une langue internationale, ceux qui ne l’ont pas comme langue maternelle la parlent moins bien, et ça finit par être un mode de communication insuffisant. Enfin, lorsque l’on se sert de l’anglais, on fait le jeu de l’impérialisme des États-Unis d’Amérique.
Cette domination de l’anglais est-elle si différente de celle qu’a exercée le français en Europe au XVIlle siècle ?
La différence, c’est que le français était la langue de l’élite cultivée, de l’aristocratie. Jamais il n’a été une langue qui permet la communication entre les gens les plus ordinaires, alors qu’aujourd’hui c’est le cas de l’anglais.
Ce que je récuse, ce n’est pas l’anglais en soi, c’est la notion de langue internationale. Si c’était le français, je m’insurgerais tout autant. Je suis pour la diversité.
Pourquoi écrivez-vous que sa prééminence stérilise l’essor des Sciences ?
Désormais, quand un scientifique français ou allemand envoie un article à une revue anglophone pour être publié, il croit, à tort, qu’une revue de son pays ne lui donnera pas la même audience. L’article sera jugé dans un comité de lecture par un anglophone, et ne sera publié que s’il s’inscrit dans un certain nombre de canaux qui sont ceux de la recherche de pointe actuelle. Si quelqu’un fait quelque chose de très créatif et d’innovant, son article sera refusé, car il n’est pas à la mode. Ou, pire, il sera pillé !
Nos grandes écoles devraient-elles se fermer à l’usage de l’anglais ?
Non, pas du tout. Je dis simplement qu’ils recrutent un nombre croissant de professeurs anglophones, jusqu’à en avoir plus que des locuteurs du pays. À HEC, près de 80 % des enseignants sont anglophones ! Il ne reste que très peu d’enseignement en français, c’est redoutable.
Je crois à la « globalisation » dans le sens français du mot, qui est la facilitation des échanges, utile pour les progrès de beaucoup de pays défavorisés. En revanche, je me bats contre la mondialisation : le fait qu’on ait des McDonald’s partout, que les marques américaines envahissent absolument tout, les sports, les loisirs... Même dans un village reculé de Chine, j’ai vu récemment une pancarte qui disait : "Learn English, because it’s the language of business !"
Vous évoquez les manœuvres de la CIA, de l’USICA (United States International Communication Agency)... Ne craignez-vous pas qu’on vous prenne pour un tenant de la théorie du complot ?
Pas du tout. Parce que c’est le cas. À l’origine, ce sont ouvertement des organisations destinées à noyauter les autres pays, par une action clandestine ou ouverte, par des marchandages : on vous donne tant d’argent si vous acceptez l’implantation d’une université anglophone. Le français a ainsi été chassé de pays où il était en bonne position, comme au Vietnam, parce qu’ils ont donné des dollars en échange.
L’absence de communication internationale n’a pas empêché la créativité. À certains égards, elle l’a même favorisée.
C’est la diversité, qui est dans la nature. D’ailleurs, c’est ce qui me permet de rester optimiste à plus ou moins longue échéance. Car l’anglais, malgré sa tentation dominatrice, ne survivra pas à cette loi naturelle.
 
Source : PARIS MATCH, du 26 janvier au 1er février 2012



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