Voulaient-ils détruire les États-Unis ?

La singulière histoire de cinq Cubains
jeudi 12 novembre 2015
par  Leonard Weinglass

Source | Le Monde Diplomatique - décembre 2005


Pour la quatorzième fois depuis 1992, l’Assemblée générale des Nations unies a condamné, le 8 novembre, par 182 voix contre 4, l’embargo imposé à Cuba par les États-Unis. Provoquant un durcissement très critiqué du régime face à son opposition, Washington ne se contente pas de cet étranglement économique. Son soutien à des actes meurtriers affectant l’île viole tout autant le droit international. Et est à l’origine du procès inique dont ont été victimes, en Floride, cinq Cubains.

« Si quelqu’un protège un terroriste, si quelqu’un soutient un terroriste, si quelqu’un finance un terroriste, il est aussi coupable que le terroriste. » George Bush, 26 août 2003.

Accusés d’avoir commis 26 délits au regard des lois fédérales américaines, cinq Cubains – MM. Gerardo Hernández, Antonio Guerrero, Ramon Labañino, Fernando González et René González – ont été arrêtés à Miami (Floride), le 12 septembre 1998. Les « cinq », comme on les appelle désormais, étaient arrivés aux États-Unis en provenance de La Havane, avec pour mission d’infiltrer les organisations armées issues de la communauté cubaine exilée, tolérées et même protégées en Floride par les gouvernements américains successifs, et de découvrir leurs éventuelles activités terroristes contre Cuba.

L’île a subi des pertes humaines significatives (environ 2 000 morts) et de coûteux dommages du fait des agressions dont elle a été victime pendant des décennies. Ses protestations auprès du gouvernement des États-Unis et des Nations unies ont été vaines. Au début des années 1990, et alors que Cuba s’efforçait de développer le tourisme, les anti-castristes de Miami ont déclenché une violente campagne d’attentats visant à dissuader les étrangers de se rendre dans l’île. En 1997, une bombe a été découverte dans l’un des aéroports de La Havane, d’autres ont fait explosion dans des bus et des hôtels. Un touriste italien – Fabio di Celmo – a été tué, des dizaines d’autres blessés. Des installations touristiques ont été mitraillées, depuis des embarcations venues de Miami.

Lors de leur arrestation, les « cinq » n’ont opposé aucune résistance. Ils n’avaient pas pour mission d’obtenir des secrets militaires américains, mais de surveiller des criminels et d’informer La Havane de leurs plans d’agression [1]. Ils agissaient contre le terrorisme. Ils n’en ont pas moins été envoyés dans des cellules disciplinaires réservées au châtiment des prisonniers les plus dangereux et y ont été maintenus pendant dix-sept mois, jusqu’au début de leur procès. Lorsque celui-ci s’est terminé, sept mois plus tard, en décembre 2001 (trois mois après les odieux attentats du 11-Septembre), ils ont été condamnés aux peines de prison maximales : M. Hernández, à deux détentions à vie, MM. Guerrero et Labañino, à perpétuité. Les deux autres, MM. Fernando et René González, à dix-neuf et quinze ans de prison.

Deux poids, deux mesures

Vingt-quatre de leurs chefs d’accusation, à caractère technique et relativement mineurs, se réfèrent à l’utilisation de faux papiers et au non-respect de l’obligation de se déclarer en tant qu’agent étranger. Aucune de ces charges ne comprend l’utilisation d’armes, des actes de violence ou la destruction de biens.

Rien n’est plus révélateur que le contraste entre la conduite du gouvernement américain dans cette affaire et son attitude face à MM. Orlando Bosch et Luis Posada Carriles. Ces deux personnes sont, entre autres, les organisateurs d’un horrible attentat à la bombe à la suite duquel un avion DC-8 de ligne cubain a explosé en plein vol, le 6 octobre 1976, tuant 73 civils innocents. Quand M. Bosch a demandé un permis de séjour aux États-Unis, en 1990, une enquête officielle du département de la justice a conclu : « Pendant des années, il a été impliqué dans des attaques terroristes à l’étranger, il s’est dit partisan de la réalisation d’attentats et de sabotages, et a trempé dans des attentats et des sabotages. » Malgré cela, il s’est vu octroyer le permis de séjour par le président George Bush père...

Arrêté en 1976 au Venezuela et condamné pour l’attentat contre le DC-8 de Cubana de Aviación, M. Posada Carriles s’est « évadé » de la prison de San Juan de los Morros en 1985, avec l’aide de puissants « amis » [2]. Il a admis publiquement, depuis le Salvador, où il résidait, être responsable des attentats à la bombe perpétrés entre juillet et septembre 1997 à La Havane (dont celui qui provoqua la mort de Fabio di Celmo, et blessa une dizaine de personnes) [3]. Après son arrestation en novembre 2000 alors qu’il préparait un attentat à l’explosif C-4 contre le président Fidel Castro, qui aurait pu faire des centaines d’autres victimes, lors du 10e Sommet ibéro-américain à Panamá, un tribunal local l’a condamné à huit ans de réclusion, le 20 avril 2004.

M. Posada Carriles n’en a pas moins bénéficié de manière inexplicable de l’hospitalité du gouvernement des États-Unis (engagé par ailleurs dans une « lutte mondiale contre le terrorisme »...), après une grâce illégale, « pour raisons humanitaires », accordée, ainsi qu’à trois de ses complices, par la présidente du Panamá, Mme Mireya Moscoso, deux jours avant la fin de son mandat, le 26 août 2004.

Après un court séjour au Honduras, il a été discrètement « rapatrié » aux États-Unis en mars 2005. Alors que sa présence sur le territoire américain était un secret de Polichinelle, il n’a été appréhendé qu’après avoir donné une conférence de presse... Logé aux frais des autorités, non dans une prison mais dans une résidence spéciale située dans un centre de détention, M. Posada Carriles n’est actuellement soumis à aucune procédure judiciaire et fait seulement l’objet d’une mesure administrative pour absence du titre de séjour. En conséquence, il peut être expulsé vers le pays de son choix, les États-Unis refusant de l’extrader vers le Venezuela, qui le réclame, et où il devrait faire face à des accusations de terrorisme et d’évasion de prison.

Les « cinq », pour en revenir à eux, ont, en revanche, été isolés et placés dans des prisons de haute sécurité, à des centaines de kilomètres les uns des autres. Deux d’entre eux se voient refuser depuis sept ans la visite de leur femme, au mépris des lois américaines et des normes internationales.

Leur procès a duré plus de sept mois. Plus de 70 témoins ont comparu, y compris deux généraux et un amiral à la retraite, un conseiller de la présidence, tous présentés par la défense [4]. Les minutes représentent 119 volumes de transcription, les témoignages et le dossier d’instruction, 15 autres volumes. Plus de 800 documents probatoires, certains de plus de 40 pages, ont été produits. Les 12 jurés, emmenés par leur président, qui a exprimé ouvertement son hostilité à l’égard de M. Castro, ont déclaré les « cinq » coupables des 26 chefs d’accusation, sans poser une seule question ou demander une nouvelle lecture des témoignages, fait inusité dans le cas d’un procès aussi long et complexe que celui-ci.

Les deux principales charges reposent sur une accusation – fréquemment utilisée dans ce type d’affaire – fondée sur des considérations politiques, l’appartenance à une minorité ou la nationalité de l’accusé : la « conspiration » (accord illégal établi entre deux personnes ou plus pour commettre un délit). Point n’est besoin que le délit soit commis ; tout ce que doit faire l’accusation est démontrer, sur la base d’une preuve circonstancielle, qu’un accord « doit avoir existé ». On trouve rarement des preuves réelles et directes d’un tel accord, sauf dans le cas où l’un des participants les fournit ou passe aux aveux. Ce qui n’est pas le cas.

La première accusation de conspiration signalait que trois des « cinq » s’étaient mis d’accord « pour espionner ». Depuis le début, le gouvernement a signalé qu’il n’était pas tenu de prouver le délit d’espionnage, mais simplement l’accord pour espionner. Une fois délivrés de l’obligation d’apporter la preuve du délit, les procureurs se sont consacrés à convaincre le jury que ces cinq Cubains devaient s’être entendus sur cet objectif.

Dans son exposé initial, la procureure a admis que les « cinq » n’avaient pas entre les mains la moindre page d’information classée « top secret » par le gouvernement, alors que, pourtant, celui-ci avait réussi à obtenir plus de 20 000 pages de correspondance entre eux et Cuba – l’examen de cette correspondance ayant été confiée à l’un des plus hauts gradés chargés des questions du renseignement au Pentagone [5]. Lorsqu’il a été interrogé à ce sujet, celui-ci a reconnu qu’il n’avait pas souvenir d’avoir noté la moindre information touchant à la défense nationale des États-Unis. Or, selon la loi, cette information doit être avérée pour que le délit d’espionnage puisse exister.

Plus encore, le seul élément sur lequel s’est fondée l’accusation a été le fait que l’un des « cinq », M. Guerrero, travaillait dans un atelier de fonderie de la base navale de Boca Chica, dans le sud de la Floride. Entièrement ouverte au public, cette base possédait une aire où les visiteurs pouvaient photographier les avions se trouvant sur la piste. Pendant qu’il y travaillait, M. Guerrero n’a jamais demandé un laissez-passer de sécurité. Il n’avait pas le droit d’entrer dans les zones d’accès limité et n’a jamais tenté de le faire. Durant les deux années qui ont précédé son arrestation, et au cours desquelles le FBI l’a surveillé, aucun agent n’a remarqué le moindre signe de conduite irrégulière de sa part.

M. Guerrero avait uniquement pour mission de détecter et d’informer La Havane sur « ce qu’il pouvait voir » en observant « des activités publiques ». Cela incluait des informations à la portée de tout un chacun sur les allées et venues des avions. Il était également chargé de découper les articles de la presse locale sur les unités militaires se trouvant dans la région.

D’ex-hauts gradés de l’armée et des services de sécurité américains ont témoigné que Cuba ne constituait pas une menace militaire pour les États-Unis, et qu’il n’y avait aucune information militaire à obtenir à Boca Chica. « L’intérêt des Cubains pour le genre d’informations exposées au procès était de savoir si, réellement, nous étions en train de préparer une action armée contre eux [6] », a précisé l’un d’eux.

Un renseignement ressortissant du domaine public ne peut faire partie d’une accusation d’espionnage. Néanmoins, après avoir entendu à trois reprises l’argument hautement fantaisiste de l’accusation selon lequel les « cinq » « avaient pour but de détruire les États-Unis », le jury, entraîné plus par la passion que par la loi et les preuves, les a déclarés coupables.

Une seconde accusation de conspiration est venue s’ajouter sept mois après à la première. Elle a visé M. Hernández, auquel on reprochait d’avoir conspiré avec d’autres fonctionnaires cubains, qui n’étaient pas accusés. L’objectif était d’abattre deux avions de tourisme pilotés par des exilés cubains de l’organisation Hermanos al rescate (« Frères du sauvetage ») au moment où ils pénétreraient en provenance de Miami, et malgré les mises en garde des autorités, dans l’espace aérien cubain, qu’ils avaient auparavant violé à maintes reprises. Les Mig cubains les ont effectivement interceptés et, après les sommations d’usage, mitraillés, entraînant la mort des quatre personnes présentes à bord.

L’accusation a reconnu qu’elle n’avait pas l’ombre d’une preuve au sujet d’un prétendu accord entre M. Hernández et les officiels cubains sur le fait que les avions seraient abattus, et sur la manière dont ils le seraient. En conséquence, l’obligation que fait la loi de prouver « au-delà de tout doute raisonnable » qu’un tel accord a eu lieu n’a pas été remplie. Le gouvernement a admis devant la Cour qu’il se trouvait face à un « obstacle insurmontable ». Il a même proposé de modifier sa propre accusation, ce que la cour d’appel n’a pas accepté. Malgré tout, le jury a déclaré M. Hernández coupable de ce délit inventé.

Les cinq Cubains ont fait appel des sentences auprès de la 11e cour d’appel d’Atlanta (Géorgie). Après une minutieuse révision des documents, une troïka de juges a rendu publique, le 9 août 2005, une analyse détaillée en 93 pages du procès et des preuves. Elle a annulé le verdict, en soulignant que les « cinq » n’avaient pas bénéficié d’un procès équitable à Miami.

Intervention du ministre de la justice

Avec ses quelque 650 000 exilés cubains qui ont donné à M. Bush les voix manquantes pour sa victoire à l’élection présidentielle de 2000, cette ville a été considérée par une cour d’appel fédérale comme « tellement hostile et irrationnelle » à l’égard du gouvernement cubain, et tellement favorable à la violence dirigée contre lui, qu’elle ne pouvait être le siège d’un procès juste des cinq inculpés. De plus, la conduite des procureurs, présentant des arguments exagérés et sans fondement aux membres du jury, a renforcé ces préjugés, comme l’ont fait les informations données par la presse anti-cubaine tant avant que pendant le procès.

Un nouveau procès a été ordonné. Au-delà de la reconnaissance du fait que les droits fondamentaux des accusés avaient été violés, la cour a, pour la première fois dans l’histoire de la jurisprudence américaine, admis les preuves présentées par la défense au sujet des attentats meurtriers réalisés contre Cuba depuis la Floride, citant même en note le rôle de M. Posada Carriles, et se référant à lui comme à un « terroriste ».

Cette décision de la troïka a sidéré l’administration Bush. Pourtant, elle avait été précédée de celle du groupe de travail des Nations unies sur les détentions arbitraires [7], qui, concluant que l’emprisonnement des « cinq » en était une, avait appelé le gouvernement des États-Unis à prendre des mesures pour remédier à cette injuste situation.

Ancien conseiller de M. Bush, le ministre de la justice des États-Unis, M. Alberto Gonzáles, a pris la décision inusitée d’interjeter appel, en demandant avec insistance au tribunal de revoir la décision prise par la troïka, une procédure rarement couronnée de succès, particulièrement lorsque les trois juges ont été d’accord et ont exprimé une opinion aussi large. Mais, à la grande surprise de nombre d’avocats qui suivent l’affaire, les juges sont tombés d’accord, le 31 octobre 2005, pour réviser cette décision...

Les « cinq » n’ont pas été jugés parce qu’ils avaient violé la loi américaine, mais parce que leur travail a braqué les projecteurs sur ceux – les anti-castristes – qui, justement, le faisaient. En s’infiltrant dans les réseaux criminels qui existent ouvertement en Floride, ils ont révélé l’hypocrisie de la lutte contre le terrorisme dont les États-Unis se vantent d’être le fer de lance...

Leonard Weinglass


[1Une partie de ce qu’ils découvrirent sur les activités terroristes des exilés cubains (en particulier les renseignements concernant les bombes placées dans les hôtels en 1997) fut transmise au FBI par l’intermédiaire de diplomates en poste à La Havane. Ce qui permit... leur propre arrestation !

[2Les documents publiés le 10 mai 2005 sur le site Web des archives de la sécurité nationale de l’université George Washington montrent que M. Posada Carriles a été un employé de la CIA depuis l’époque de l’invasion de la baie des Cochons (mars-avril 1961) jusqu’à 1974 : http://www.gwu.edu/ nsarchiv/NSAEBB...

[3Aveux publiés dans le New York Times les 12 et 13 juillet 1998 et diffusés quelques jours après par une chaîne de télévision en langue espagnole dépendant de CBS.

[4Le général James R. Clapper Jr (à la retraite), ex-directeur de l’Agence de renseignement pour la défense (DIA) ; M. Edward Breed Atkeson, major général, armée de terre ; M. Eugène Carroll, contre-amiral à la retraite ; M. Charles Elliot Wilhelm, général à la retraite de l’infanterie de marine, ex-commandant en chef du commandement sud des États-Unis (Southcom) : M. Richard Nuncio, ex-conseiller du président James Carter.

[5Le Director of Defense Intelligence, un général à trois étoiles.

[6Major général Edward Breed Atkeson (US Army, US Defense Intelligence College).

[7Dépendant de la Commission des droits de l’homme.


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