Vers un nouvel ordre économique mondial

lundi 23 novembre 2015
par  Pr. Brusil Miranda Martine METOU

Source | Sentinelle - 25 avril 2015

Les notes sont de la rédaction


Depuis que la Chine et vingt autres pays ont signé, le 24 octobre 2014, un protocole d’accord visant à créer La « Banque Asiatique d’Investissements dans les Infrastructures » [1], le projet n’a cessé de rallier les grandes puissances. En dépit de l’offensive américaine contre le projet, de nombreux États y ont adhéré et à la date du 31 mars 2015, la BAII a compté à sa naissance 57 États fondateurs. Conçue comme une alternative à la Banque Mondiale et au FMI, la BAII permet d’envisager sérieusement un nouvel ordre économique mondial.

Le projet de Banque Asiatique d’Investissement pour les Infrastructures (BAII), lancé par la Chine en octobre 2014, prend progressivement corps. Au 31 mars 2015, dernier jour d’accueil des investisseurs, le projet réunissait 57 États. Ce nombre d’États fondateurs est impressionnant et témoigne de l’attractivité du Projet, qui se veut être un concurrent sérieux des institutions de Bretton woods. C’est un projet qui séduit, qui fait couler beaucoup d’encre et qui crée des frictions entre le géant asiatique et les États-Unis d’Amérique. La Chine, Superpuissance régionale, gorgée de devises, a décidé de doter l’Asie d’une banque d’investissement qui reflète son poids économique.

La création de la BAII est le résultat de l’exaspération de la Chine face au refus américain de réformer les institutions de Bretton Woods [2] (à savoir le Fonds monétaire international, ou FMI, et la Banque Mondiale) ainsi la Banque asiatique de développement (BAD) [3]. Depuis des années, la Chine demande à ce que le FMI et la Banque Mondiale soient réformés afin de refléter l’influence globale de l’économie chinoise. Mais le Congrès américain refuse de partager le pouvoir au sein d’institutions dominées par les États-Unis, d’autant plus que l’émergence de la Chine est perçue comme une menace. Quant à la BAD, le Japon y a plus de droits de vote que la Chine, bien que la Chine soit la plus grande économie de l’Asie. Étant donné que la Chine détient les plus grandes réserves de devises étrangères au monde, elle peut se permettre de construire des institutions alternatives et de contourner les États-Unis.

La plupart des pays asiatiques à la recherche de financements pour leurs infrastructures se tournent habituellement vers la Banque Mondiale (dominée par les Occidentaux) ou vers la Banque asiatique de développement (dominée par les Japonais). Mais voilà que désormais, ils auront la possibilité de se tourner vers la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures. Ce sont les contours d’un nouvel ordre économique mondial qui se dessinent depuis l’Asie, suivant les lignes fixées par la Chine. Une nouvelle façon de promouvoir la diplomatie économique voit le jour, sous l’impulsion de la Chine. Le projet, hautement ambitieux, vient rompre une monotonie agaçante en matière de financement des infrastructures, eu égard aux diverses conditionnalités (démocratiques, environnementales, droits de l’homme, etc.) des institutions de Bretton Woods. Or, on le sait, la Chine n’est pas un pays qui, dans ses relations avec les autres États, s’occupe de ce qui ne la regarde pas. Elle vise ses intérêts tout en respectant la souveraineté des autres États. Les institutions de Bretton Woods, et plus particulièrement le FMI, cristallisent un affrontement entre les États-Unis et les grandes puissances émergentes, le Congrès américain bloquant un projet de réforme des quotes-parts de l’institution monétaire qui donnerait plus de poids aux pays émergents. Une lecture futuriste du monde permet de comprendre que la Chine et les États de l’Asie deviendront sans aucun doute la région la plus dynamique dans le monde. L’émergence de la BAII a bouleversé les institutions multilatérales du monde, provoquant des concurrences, ce qui, sans aucun doute, est favorable pour le monde. Cela va améliorer la gouvernance de ces institutions, a estimé le site d’informations Huffington Post dans un commentaire. Avant d’examiner le soutien apporté à ce projet qui permet d’envisager une véritable gouvernance économique mondiale (II), il faudrait d’abord présenter le projet (I).

I. Le projet

La création de la BAII constitue l’une des principales réalisations de Xi Jinping depuis son arrivée à la présidence de la République populaire de Chine en 2013. L’idée de création de cette banque fut évoquée pour la première fois en octobre 2013, lors d’une visite du président chinois en Indonésie. L’objectif est de favoriser le développement des pays asiatiques et l’intégration économique régionale en répondant au besoin d’infrastructures. Il s’agit également de mettre en place des institutions financières internationales moins dépendantes des États-Unis et de renforcer le rôle des acteurs régionaux dans la prise de décision. Les pays émergents s’estiment en effet sous-représentés dans les institutions financières existantes, le Congrès des États-Unis bloquant depuis 2010 le projet de réforme du Fonds Monétaire International (FMI). Ce blocage est un élément important du succès d’initiative de l’AIIB. En 2014, les droits de votes des États-Unis dans le FMI et la Banque Mondiale étaient respectivement de 16,75 % et 16,21 % (seulement de 3,81 % et 4,85 % pour la Chine). Ceci donne les États-Unis les droits effectivement à un véto. Pour la Banque asiatique de développement, les droits de votes des États-Unis et le Japon sont 15,56 % et 15,67 % respectivement, et 6,47 % pour la Chine. En revanche, aucun pays seul aura le droit de véto à la nouvelle AIIB. Ce changement de droits de vote a été la clé pour obtenir l’appui européen.

La Chine et vingt autres pays ont signé, le 24 octobre 2014, un protocole d’accord visant à créer une banque régionale spécialisée dans le financement des infrastructures, et conçue comme une alternative à la Banque Mondiale.
 
A. Une réponse à un besoin
L’objectif affiché de cette banque est de financer des projets d’infrastructures d’abord en Asie mais aussi sur d’autres continents. Les financements devraient notamment servir à développer des infrastructures dans toute la région, dont une ligne de chemin de fer colossale reliant Pékin à Bagdad, selon des sources citées par le Financial Times. « En chinois, nous avons un vieux proverbe qui dit : si vous voulez devenir riche, construisez d’abord des routes ; je crois que cela décrit de façon concrète l’importance des infrastructures pour le développement économique », a déclaré à cette occasion le président chinois Xi Jinping. L’attachement de Pékin à mettre en place un concurrent à la Banque Mondiale reflète sa frustration devant la domination des pays occidentaux sur la gouvernance des différents bailleurs de fonds multilatéraux. Pour ce faire, cette nouvelle banque sera dotée d’une réserve de 50 milliards de dollars, extensible à 100 milliards. Pékin développe ainsi une stratégie fondée sur le réinvestissement massif de ses réserves (les plus volumineuses au monde soit environ 4 000 milliards de dollars). Basée à Pékin, elle a pour rôle de promouvoir l’investissement dans les transports et différents projets d’infrastructures dans les pays d’Asie.

Il est évident que le monde avait besoin d’une alternative à la Banque Mondiale, tant l’économie mondiale s’est retrouvée ces dernières années dans une sorte de monotonie, caractérisée par les conditionnalités auxquelles devaient faire face les États s’adressant aux institutions de Bretton Woods pour financer leurs infrastructures. Vue sous cet angle, la BAII ne devrait pas être un théâtre de confrontation entre la Chine et les États-Unis. Il n’est pas mauvais de repenser à une nouvelle économie. En fait, les deux pays, qui s’efforcent de construire un nouveau modèle de relations entre grandes puissances, ont de vastes intérêts et responsabilités communs, et devraient transformer le "gagnant-prend-tout" en "gagnant-gagnant" et s’efforcer ensemble d’élargir le "gâteau" du développement de l’Asie-Pacifique et de promouvoir la prospérité

La création de la BAII devrait aider à promouvoir la croissance et la demande dans les pays de la région Asie-Pacifique. Plus important encore, la banque régionale fera office d’outil complémentaire à l’ordre financier planétaire car elle offre des mécanismes permettant de transférer le poids global des économies de la région à d’autres domaines.
Après de nombreux accomplissements économiques, la Chine souhaite donner un nouvel élan au développement de l’Asie pour renforcer son propre développement. Si la Chine a proposé la création de la BAII, c’est pour compléter les mesures de gouvernance internationale, renforcer la coopération et favoriser la promotion conjointe de la prospérité économique de l’Asie et du monde dans son ensemble. Selon le ministre chinois des Finances, Lou Jiwei, la BAII est une banque commerciale normale qui ne doit pas devenir un "pion stratégique" entre les pays, et ne doit donc pas être politisée. Dans ce cas, la BAII est un complément utile et dans une certaine mesure indispensable aux organismes de prêt internationaux tels que le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque asiatique de développement (BAD), dont l’efficacité et les capacités sont insuffisantes. Dans ce contexte, la fondation de la BAII pourrait les aider à faire face à la hausse de la demande et à créer une concurrence cruellement nécessaire dans le système de prêt mondial. 
 
B. Un outil de développement
La BAII est d’abord une Banque qui financera les infrastructures en Asie. Dans sa première phase, la BAII se concentrera sur les projets d’infrastructure des pays asiatiques. A l’avenir, la BAII envisagerait également de créer un fonds fiduciaire pour fournir des prêts aux programmes qui ne sont pas garantis par des fonds souverains, d’introduire un modèle de partenariat public-privé (PPP), de mobiliser des fonds souverains, des fonds de pension ainsi que le secteur privé pour investir davantage dans les infrastructures dans les pays en développement asiatiques.
La Chine et les autres pays dans la BAII sont unis par leur désir de partager les bénéfices apportés par la tendance de développement à travers la coopération. Les pays de la zone Moyen-Orient et Afrique du Nord pourraient tirer profit du financement de nouveaux projets d’infrastructures nécessaires dans la région. Certains de ces projets seront d’ailleurs réalisés dans les pays fondateurs de la banque, d’où la possibilité d’investissements externes accrus.
 

II. Les contours du nouvel ordre économique mondial

Si les revendications pour l’instauration d’un nouvel ordre économique international n’ont pas abouti à des bouleversements considérables, la création de la BAII permet d’envisager autrement les rapports économiques de par le monde. L’Occident a été bercé des décennies durant par les institutions nées au lendemain de la guerre, à Brettons-Wood, Banque Mondiale et Fonds monétaire international en tête. Chargées de contribuer à la reconstruction de l’Europe puis, quelques années plus tard, au financement du développement des jeunes nations issues de la décolonisation, leur sujétion à l’égard de Washington et leur promotion systématique d’une vision très libérale du développement ont très tôt été contestées. La BAII est présentée comme une alternative à la Banque Mondiale et au Fonds monétaire international (FMI) et une tentative de Pékin et ses alliés de briser la domination occidentale sur la gouvernance des différents bailleurs de fonds multilatéraux déjà existants. Selon Andreï Ostrovski, vice-directeur de l’Institut de l’Extrême-Orient, « Les États-Unis et la Chine se battent pour le partage des zones d’influence dans la région Asie-Pacifique. Et la création de l’AIIB, c’est la poursuite de cette lutte. Les États-Unis n’ont pas besoin d’un concurrent redoutable dans cette région. Donc, ils essaient de l’affaiblir par tous les moyens, économiques et politiques. Je suppose que les troubles qui ont éclaté à Hong Kong, ont été provoqués par les États-Unis dans ce même but. La Chine fait sortir jusqu’à 70% de ses investissements sur le marché mondial par Hong-Kong et c’est aussi par cette région administrative spéciale qu’elle reçoit les investissements étrangers. Cette région joue le rôle de plateforme boursière, portuaire et bancaire pour la Chine. Les États-Unis ont tenté de la déstabiliser, privant ainsi la Chine de ses avantages en ce qui concerne la sortie des capitaux à l’étranger.  » Il est à noter que la Chine est actuellement le premier créancier dans le monde et la deuxième économie mondiale. Son rôle ne cesse de croître, mais cette croissance ne lui permet pas de se doter d’un statut en conséquence dans les institutions financières internationales existantes, notamment au sein du FMI, de la Banque Mondiale et la Banque asiatique de développement, qui se trouvent être sous la forte influence des États-Unis et de l’Union européenne…

Les banques régionales de développement (Banque africaine et surtout Banque asiatique et Banque inter-américaine), créées quelques années après, allaient elles aussi subir le soupçon de porter les intérêts de la puissance américaine alors dominante. Selon la Banque asiatique de développement (BAD), en 2020, le volume d’investissements dans l’infrastructure en Asie pourrait atteindre 8 millions de dollars. Avec la capacité financière actuelle, même si la Banque Mondiale, la BAD et la BAII renforcent leurs investissements, il demeurera difficile de combler cet écart. Il s’agit donc d’un gâteau assez grand que personne ne peut manger tout seul, et la coopération peut élargir la part de chacun. En un sens, le rôle joué par la BAII est propice à une réforme des institutions internationales existantes. Certes, la Banque Mondiale, le Fonds monétaire international (FMI) et l’Organisation Mondiale du Commerce [4] (OMC), qui jouent un rôle principal dans la gouvernance économique mondiale, ont rencontré leur lot de problèmes tels que la hausse de coûts d’exploitation et la baisse d’efficacité.

L’on peut donc comprendre que le projet donne des sueurs froides à Washington qui risquerait de perdre son influence dans les relations économiques mondiale. En effet, la BAII est perçue à plusieurs égards comme destinée à faire contrepoids à une Banque Mondiale aux mains de Washington. Il est à rappeler que deux conceptions divergentes du monde semblent s’affronter par organisations internationales financières interposées : les États-Unis, bien qu’en proie à un déclin relatif s’accrochent à un ordre mondial ancien, issu de la Seconde Guerre mondiale, et au sein duquel ils demeurent en position dominante. De son côté, la Chine, les grands émergents et quelques autres (de plus en plus nombreux) défendent un nouvel ordre du monde, davantage empreint de multipolarité. La BAII n’a pas vocation, souligne-t-on à Pékin, de remplacer les deux canaux traditionnels de l’aide au développement chinois, la China Development Bank et la China Exim Bank, qui ont fait de la Chine le premier créancier d’un nombre croissant de pays – du Kenya au Sri Lanka, en passant par le Venezuela. Pékin a d’ailleurs découvert que certains de ces placements s’avèrent plus risqués que prévu : plusieurs pays – comme l’Ukraine ou le Zimbabwe – connaissent des difficultés de paiement. D’autres, comme le Sri Lanka, font mine de réviser des chantiers d’infrastructures jugés disproportionnés. Sur le papier, le projet de la BAII offre donc à la Chine, qui dispose d’amples liquidités à « placer », une opportunité de « partager les risques » – tout en en tirant des dividendes politiques. (Harold Thibault (et Brice Pedroletti, Le monde économique). La Chine cherche, elle, "un exutoire à une industrie" sur-capacitaire, tout en poursuivant "un intérêt diplomatique, qui est d’affaiblir l’influence américaine", selon M. Destais. La création de l’AIIB indique clairement que le rapport des forces en Asie est en train de basculer. C’est en effet la première fois que les États-Unis ne parviennent pas à contrecarrer la création d’une institution financière asiatique rivale. Après la crise financière asiatique de 1997, par exemple, les États-Unis réussirent à bloquer la proposition de créer un Fonds Monétaire Asiatique [5]. Près de deux décennies plus tard, c’est la volonté de la Chine qui a prévalu.
 
A. Des adhésions stratégiques
Le projet de Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures a reçu un certain nombre de soutien non-négligeable, ce qui l’a conforté dans sa lancée.
En octobre 2014, une cérémonie de lancement de l’établissement a lieu à Pékin et 21 pays signent un mémorandum d’entente pour construire la Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures. L’Indonésie signe ce mémorandum d’entente en novembre 2014 et devient le 22e pays fondateur. Ces pays décident d’offrir la possibilité à d’autres pays de devenir membres fondateurs, sous réserve d’acceptation par les membres déjà présents, en déposant une candidature avant le 31 mars 2015.
Les États-Unis ont appelé les pays souhaitant rejoindre l’AIIB à patienter jusqu’à ce que cette institution fasse preuve d’un respect des normes de gouvernance et des standards environnementaux et sociaux. En vain. En mars 2015, le Royaume-Uni suivi de la France, l’Allemagne et l’Italie annoncent leur souhait de devenir membres de la banque asiatique d’investissement pour les infrastructures. La Suisse a fait de même quelques jours après et la Russie a également annoncé son accord fin mars 2015. 17 membres de l’union Européenne sont membres de la BAII. Presque toute l’Europe occidentale (sauf la Belgique et l’Irlande) a officiellement adhéré à la BAII. Duncan Freeman, chercheur à l’Institut bruxellois d’études sur la Chine contemporaine, a déclaré aux journalistes que quatre pays européens ont décidé d’adhérer à la BAII "pour prendre part à une initiative économique majeure dans la région avec la croissance la plus rapide dans le monde". L’économie asiatique a pris son envol, et la demande énorme dans le domaine d’infrastructure fait de l’Asie un terrain fertile pour l’investissement. Pour les pays européens sollicités par la Chine, le raisonnement qui l’emporte est plus terre à terre : mieux vaut s’engager et avoir son mot à dire de l’intérieur de la future banque que de rester en dehors.

En ce qui concerne les 57 pays membres, le Japon est la seule grande économie en Asie à ne pas demander l’adhésion (Taïwan l’a également demandé, mais celle-ci a été rejeté). Même la Corée du Nord a demandé l’adhésion, mais beaucoup plus de transparence économique aurait été nécessaire pour qu’elle joigne la banque.
Sept pays arabes sont de la partie : l’Égypte en tant que membre-fondateur ; les six autres – Émirats arabes unis, Arabie Saoudite, Jordanie, Qatar, Oman et Koweït en tant que membres associés. Stratégiquement, tous les pays du BRICS - Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud - ont rejoint la banque.
De même, Christine Lagarde, la dirigeante du Fonds Monétaire Internationale s’est dite "enchantée" de coopérer au projet de création de la Banque Asiatique d’Investissement pour les Infrastructures(BAII/AIIB) qui comptera donc au total 57 membres-fondateurs en charge notamment de négocier les statuts de cette nouvelle institution multilatérale née à l’initiative de la Chine et en butte aux réticences de Washington.

Les États-Unis, le Canada et le Mexique ont tous refusé d’adhérer, Washington étant particulièrement critique vis-à-vis du nouveau projet (y compris en faisant des pressions sur ses alliés, pour qu’ils n’adhèrent pas). Stefan Grobe a déclaré sur Euro News que : “L’administration Obama a beau s‘être efforcée de déstabiliser et de marginaliser l’AIIB, elle n’y est absolument pas parvenue. À cela s’ajoute l’opposition des Républicains au Congrès à toute réforme du FMI qui aurait contribué à donner une voix plus importante à la Chine au sein de cette institution. Reste maintenant à voir comment les États-Unis vont rebondir dans les mois à venir après cette sévère déconvenue diplomatique.”
 
B. Le positionnement de la Chine

L’attractivité de la BAII témoigne de la montée en puissance de l’offensive diplomatique chinoise. De l’occident, le soleil pourrait bientôt commencer à se lever de l’Orient. La BAII vient un peu plus réduire la prédominance américaine sur l’architecture de la finance internationale (Banque Mondiale, FMI), issue des accords de Bretton-Woods (1944). Les États-Unis ont d’ailleurs cherché à dissuader leurs principaux alliés et partenaires comme le Royaume-Uni et l’Australie à prendre part à la banque asiatique d’investissement pour les infrastructures. Sans succès. Cette Banque conforte la mutation du statut de la Chine dans la nouvelle gouvernance mondiale : D’atelier du monde, elle est aujourd’hui en passe d’en devenir le banquier. Ses réserves de changes – estimées à plus de 4 000 milliards de dollars –, ses investissements directs croissants, le renforcement du rôle du yuan, ainsi que ses deux projets de “nouvelle route de la soie”, l’une terrestre, l’autre maritime, qui bénéficieront des investissements de la future BAII, constituent autant d’éléments qui rendent Pékin incontournable aux yeux d’Européens en quête de nouvelles sources de croissance.

En dépit des inquiétudes de Washington sur la gouvernance de la future banque et les risques d’opacité, nombre de ses alliés ont pris acte du nouveau poids économique de la Chine, devenue un partenaire incontournable dans la région. « Des pays comme l’Australie se sont trouvés face à un dilemme : pouvaient-ils soutenir l’ancien ordre politique régional au risque de s’aliéner la Chine, locomotive économique de la région, et se priver d’opportunités de croissance ? », interroge Hugh White, professeur d’études stratégiques à l’Université nationale d’Australie. Dès mai 2014, le ministre des finances chinois, Lou Jiwei, a exposé les détails du projet de banque à ses homologues asiatiques, à l’occasion de la réunion annuelle de la Banque asiatique de développement à Astana, au Kazakhstan. Il a pris soin d’inviter seize d’entre eux le premier soir dans un restaurant chinois de la ville, en évitant soigneusement d’y convier le représentant japonais. Face au scepticisme de Tokyo et de Washington, M. Lou a encore rappelé, le 22 mars 2015, que les institutions multilatérales préexistantes « ne représentent pas nécessairement les meilleures pratiques  », manière implicite de faire siennes les critiques contre la Banque Mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), souvent accusés par le passé d’avoir prescrit des remèdes inappropriés en temps de crise. Il jugeait au passage la BAD trop «  bureaucratique ». Pour faire campagne au nom de la nouvelle banque, la diplomatie chinoise a envoyé dans les chancelleries occidentales un haut fonctionnaire, Jin Liqun, fin connaisseur du système pour avoir été lui-même vice-président de la BAD. Il a notamment fait miroiter des sièges au conseil d’administration de la BAII à ceux qui s’engageraient les premiers : en principe, seuls trois sièges, sur les vingt prévus, seront réservés aux pays non asiatiques.

L’argumentaire des Chinois pour justifier la création de la BAII repose sur un déficit présumé en infrastructures dans les pays asiatiques, estimé à 8 000 milliards de dollars dans un rapport de la BAD datant de 2010 : il serait nécessaire de le combler pour parvenir à une croissance soutenue de la région dans les décennies à venir. Pour Eswar Prasad, professeur de politique commerciale à l’université Cornell, « la BAII est l’exemple type d’une Chine plus disciplinée et plus pointue dans sa perception de l’action économique, qui privilégie l’engagement constructif plutôt que la force brute ». « Elle permet à Pékin de légitimer ses manœuvres d’élargissement de ses sphères d’influences politique et économique », ajoute M. Prasad, qui est l’ancien chef de la division Chine du FMI.

La gouvernance de la nouvelle AIIB n’a pas encore été déterminée, bien que la Chine soit censée soutenir un partage de 75 % entre les membres asiatiques, et 25 % pour les pays non-asiatiques ; avec des votes au sein de chaque groupe alloué en fonction du Produit Intérieur Brut (PIB). Avec cette structure de gouvernance, la Chine aurait 43 % des voix, près de cinq fois plus que l’Inde. Mais, les alliés des États-Unis — le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France et d’autres nations européennes, l’Australie et la Corée du Sud dans l’Asie-Pacifique — auraient ensemble seulement 28 % des voix. Par contre, si le Japon devenait membre, les alliés des États-Unis auraient 41 % des voix — par rapport aux 35 % de la Chine. Alors, même si les États-Unis choisissent de rester en dehors de l’AIIB, ce serait astucieux d’ encourager le Japon à les rejoindre


[1BAII ou en anglais AIIB

[2Les accords dits de Bretton Woods signés le 22 juillet 1944 aux États-Unis à Bretton Woods, sont des accords économiques ayant dessiné les grandes lignes du système financier international en 1944. Leur objectif principal fut de mettre en place une organisation monétaire mondiale et de favoriser la reconstruction et le développement économique des pays touchés par la guerre. Deux organismes ont vu le jour lors de cette conférence, qui sont toujours en activité : la Banque Mondiale (BM) et le Fonds Monétaire International (FMI).

[3La Banque Asiatique de Développement (BAD) est une banque de développement régionale créée le 22 août 1966 pour soutenir le développement économique et social dans les pays d’Asie et du Pacifique en fournissant des prêts et de l’assistance technique. La BAD a été calqué sur la Banque Mondiale

[4L’Organisation mondiale du commerce (OMC) a été créé en 1995 après les négociations de l’accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT).

[5en anglais : Asian Monetary Fund, ou AMF


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