De la chute de Koundouz et de ses conséquences pour l’Asie centrale et la Russie

mardi 13 octobre 2015
par  René Cagnat

Source | Proche et Moyen Orient - 12 octobre 2015
Les titres sont de la rédaction


Même si Koundouz [1] a été reprise (provisoirement ?) par les Gouvernementaux, sa chute, ce lundi 28 septembre, aux mains des Taliban revêt une grande importance en Afghanistan comme en Asie centrale mais aussi en Russie et sur la scène mondiale. En Afghanistan même, la perte d’une agglomération prestigieuse de 300 000 habitants, qui plus est ville-pivot « hub » de la région nord, est une catastrophe pour les partisans d’Achraf Ghani [2]

L’étau taliban se resserre

Anthropologiste de formation, Achraf Ghani a travaillé à la Banque Mondiale et a été ministre des finances du gouvernement Afghan entre 2002 et 2004, en tout cas un tournant de l’interminable conflit afghan. Pour la première fois depuis 2001 une capitale de province – et non des moindres- tombe dans l’escarcelle des insurgés : c’est justement ce que nombre de spécialistes redoutaient de la part des Taliban qui prouvent ainsi leur aptitude à dominer, à nouveau, l’essentiel du territoire, non seulement ses campagnes mais aussi ses grandes cités.

Par ailleurs, l’assez faible implantation pachtoune autour de Koundouz incite à penser que les Taliban locaux ont dû recourir dans leur conquête à l’aide de Tadjiks, voire d’Ouzbeks transfuges du camp pro-occidental. On ajoutera que les défenseurs de Koundouz ont manqué, ce lundi, de combativité. C’était, jusqu’ici, un phénomène exceptionnel chez les Gouvernementaux. Leur passivité nouvelle ne laisse pas d’être inquiétante.
Enfin, avec la prise de Koundouz, place d’armes qui commande l’accès nord de Kaboul, on peut dire que l’étau taliban se resserre, à la veille de l’hiver, autour d’une capitale devenue inquiète et nerveuse. Mais l’inquiétude ne se limite pas à l’Afghanistan : elle s’étend aussi à l’Asie centrale…
En Asie centrale, jusqu’à cette année, la région nord de l’Afghanistan faisait figure de forteresse tenue par des ethnies tadjike et ouzbèke –l’une de celles qui avaient permis à Shah Massoud de tenir bon en son temps. A l’abri de ce « rempart » et de celui de la 201ème division motorisée russe, postée au Tadjikistan au sud de Douchanbé, la région centre-asiatique coulait des jours presque heureux et ne s’alarmait guère, sauf peut-être dans la république tadjike déjà secouée par un début de subversion.

Les jihadistes à l’affut

Cette époque est révolue ! Dorénavant, tout Centre-asiatique conscient – il y en a… – sait que la pénétration islamiste sera facilitée au long de filières qui proviennent justement du « rempart ». Ces filières, faites d’itinéraires discrets et de réseaux de relations, ont beau en priorité être celles de la drogue, la mafia religieuse locale ne les dédaigne pas. Ainsi l’islam extrémiste [3] maintenant étendu au Xinjiang chinois [4], au lointain Kazakhstan, au Kyrgyzstan du nord et même à la Bachkirie et au Tatarstan de Russie va-t-il trouver hors de sa zone de prédilection – le Ferghana- un surcroît d’énergie… et de financement ! Alors que le Tadjikistan est en difficulté et que la contrée dans son ensemble se rapproche de « l’ère des successions » – celles de Karimov et de Nazarbaev, respectivement présidents ouzbek et kazakh- cette force accrue de l’islamisme a de quoi donner des sueurs froides : dorénavant, les excès de Dae’ch et des Talibans guettent aussi, du Turkménistan au Xinjiang, un Turkestan affaibli par des pouvoirs vieillissants, malhabiles face aux crises qui les guettent.
Aujourd’hui, les forces étrangères de Dae’ch provenant d’Asie centrale sont grosso modo évaluée à 8% des étrangers jihadistes, soit 3000 individus sur les 30 000 volontaires extérieurs recensés. Les combattants de Daech étant déjà infiltrés dans 25 des 34 provinces afghanes, on perçoit que l’apport centre-asiatique à l’islamisme international connaît une progression fulgurante.

Des révolutions de couleurs en préparation

Sur la scène mondiale les spécialistes centre-asiatiques ou russes sont très perplexes quant au jeu mené par les Américains : on les sait pragmatiques, opportunistes, se ménageant plusieurs fers au feu. Mais cette fois-ci, semble-t-il, « ils sont prêts à faire très fort ». L’opposition entre Dae’ch et les Taliban, illustrée par des combats fratricides, mais surtout l’inclination d’Akhtar Mansour [5] à négocier avec les Gouvernementaux peut amener Washington à courtiser ce type d’insurgés…
En tout cas, voici déjà plus d’un an que les observateurs centre-asiatiques notent la présence dans le corps diplomatique américain de leurs capitales – et notamment de Bichkek- de personnages spécialisés dans la préparation de « révolutions oranges »… Est-ce à dire que la CIA concocte des subversions sur les arrières russes alors même que Moscou, malgré sa crise économique, s’est engagé militairement en Ukraine et en Syrie ? Ce serait de bonne stratégie et il y a, certes, de quoi faire réfléchir Vladimir Vladimirovitch…


[1La cinquième ville d’Afghanistan.

[2Mohammad Ashraf Ghani est l’actuel président d’Afghanistan, élu en septembre 2014.12 octobre 2015

[3Représenté notamment par des cellules salafistes, wahhabites et tabligs.

[4Le Xinjiang, quoique province chinoise, fait partie intégrante, par sa géographie et son histoire, de l’Asie centrale au même titre que les cinq républiques ex-soviétiques : le Kazakhstan, le Kyrgyzstan, le Tadjikistan, le Turkménistan, l’Ouzbékistan.

[5Akhtar Mohammad Mansour : homme politique et commandant militaire taliban. Il est auijourd’hui commandant suprême des talibans en Afghanistan


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